La Gazette de la grande ile

Entre les élites et la population : Une coupure abyssale

Publié le 16 novembre 2018

La société malgache est historiquement extrêmement hiérarchisée, distinguant et classant à l’infini les individus selon un ordre inégalitaire hérité et dont la symbolique se maintient au fil du temps, en dépit des transformations politico-sociales du pays.

Vus sous cet angle, Mireille Razafindrakoto, François Roubaud, et Jean-Michel Wachsberger mentionnent dans DIAL DIALOGUE n° 51que les rapports sociaux peuvent être décrits comme reposant sur une violence symbolique qui maintient la domination dans le temps d’un petit groupe d’individus sur la grande masse de la population. Ils se caractérisent aussi par la peur du déclassement à tous les échelons de la hiérarchie sociale. Cela conduit notamment une majorité des membres de la classe moyenne et supérieure à redouter entre tout le désordre social. À cela s’ajoute l’atomisation de la population qui joue de façon déterminante sur le fonctionnement de la société. La faible densité de population, l’éloignement des villages les uns des autres, l’exode rural limité et, plus généralement, une migration interne structurellement faible, sont autant de caractéristiques spécifiques à Madagascar impliquant une faible capacité des populations à se mobiliser.

L’inertie sociale est encore renforcée par l’atrophie des corps intermédiaires formels ou informels, chaînon vertical manquant entre le Président et la population. Ni les autorités locales, ni les partis politiques, ni les organisations de la société civile n’ont en effet de véritable capacité d’action sur la société. Ne pouvant se prévaloir d’être représentatifs des populations, ils ont peu d’influence. De façon concomitante, du fait de leur faible poids, ces dernières n’éprouvent pas le besoin de les solliciter. Cette faiblesse est d’autant plus problématique qu’elle n’est pas compensée par la présence de structures de médiation organisées autour de chefs traditionnels comme ailleurs sur le continent. La personnalisation du pouvoir, la “présidentialisation à outrance” font alors que le Président est seul face à la population.

Et les mêmes chercheurs de DIAL de décrire que ce phénomène est amplifié par la subsistance d’une théologie politique traditionnelle accordant un caractère providentiel au Fanjakana (l’Etat) et un statut de Raiamandreny (père et mère de ses sujets, à qui on doit le respect) à ceux qui l’incarnent. Le rôle historique du religieux et des Eglises renforce cette théologie politique, en conférant au Président, incarnation ultime du pouvoir séculier, une dimension symbolique et quasi divine. Les Malgaches (comparés aux citoyens d’autres pays africains) semblent ainsi avoir faiblement intégré l’idée que l’État devrait être redevable de ses actions. Pourtant, parallèlement, les Malgaches se révèlent être les plus convaincus du rôle citoyen qu’ils doivent jouer pour contrôler que le Président ou leurs représentants à l’Assemblée Nationale assurent au mieux leurs fonctions. Cette contradiction met en évidence les difficultés de la population malgache à se positionner dans le processus en cours : entre tradition et modernité, la population se trouve tiraillée entre le passé (respect du Fanjakana) et ses aspirations démocratiques (demande de pouvoir de contrôle des citoyens).

Le tabou de la violence politique favorise enfin le maintien du système. La violence politique apparaît en effet singulièrement limitée dans l’histoire malgache depuis son indépendance. Les conflits ont plutôt été de faible intensité et n’ont jamais dégénéré en tueries de grande ampleur. Tout se passe ainsi comme si la violence n’était pas ou ne pouvait pas être une ressource stratégique légitime dans le jeu politique malgache. Mais de façon paradoxale, cette faiblesse de la violence est également source d’instabilité. C’est souvent l’usage même de la violence par le pouvoir en place qui précipite son remplacement (Razafindrakoto et al., 2018b).

Il résulte de ces éléments une coupure abyssale entre les élites et la population. Dans les grandes villes, un tout petit groupe de privilégiés bénéficie de conditions de vie qui les rapprochent des citoyens des pays développés (les “élites globalisées”) alors qu’une immense majorité de la population vit à un niveau de subsistance et reste enfermée dans des trappes de pauvreté…

Recueillis par C. A

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