La Gazette de la grande ile

Madagascar : l’alcool, cette eau-de-mort qui mine la société

Publié le 24 juin 2019

A la veille de la célébration des 59 ans du retour de l’Indépendance de Madagascar, le 26 juin 2019, j’ai trouvé (euréka!) fort à propos de rappeler tout ce qui tourne autour du message inventé en France, en 1984, par le publicitaire Daniel Robert et illustré par Cabu: « Un verre ça va, trois verres, bonjour les dégâts ! ». Une campagne du ministère de la santé qui a vraiment fait mouche à l’époque.

En 2002 (il y a 17 ans), concernant Madagascar,  voici ce que l’on peut lire dans le tableau sur la situation de l’alcoolisme dans le monde de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS): « 77% des Malgaches sont concernés par l’alcoolisme, c’est-à-dire 3 Malgaches sur 4 ». Commentaires de et à l’époque: l’alcoolisme risque de devenir un grand problème pour la Grande Ile.

16 ans après, voici l’article de notre consoeur Doris, paru dans notre édition du 20 février 2018. «L’alcoolisme à Madagascar: Des jeunes dans les «vapes»»: La consommation d’alcool à Madagascar prend actuellement une ampleur considérable, le phénomène commence à frapper les jeunes adolescents, garçons ou filles. Ainsi, un collégien de la classe de 3ème a été trouvé dans un état d’ivresse total, vendredi dernier à Ambatofitatra Sambava. D’après les informations recueillies, ce garçon a assisté à une fête organisée à l’occasion du nouvel an par son établissement scolaire et en  rentrant le soir, ses parents ont constaté son ivresse. Face à la situation, ils ont tout de suite contacté le proviseur pour avoir des explications, mais ce dernier a confirmé que le garçon n’était pas du tout ivre durant le temps où il était sous leur garde, peut-être qu’il a bu en route avant de rentrer. On sait tous alors que  les jeunes malgaches d’aujourd’hui ne parviennent plus à se maîtriser face à une certaine situation et se laissent aller à des écarts de comportement, ce qui nécessite l’intervention de tous les responsables concernés tels que les parents, les enseignants et surtout l’Etat. A préciser que des mesures législatives existent bel et bien sur le territoire national comme l’interdiction de vente pour les moins de 18 ans, dans des places publiques ou après 21 heures. Malheureusement, elles sont loin d’être respectées. Quand est-ce que l’Etat va prendre alors ses responsabilités face à la présente situation ? En attendant, les parents ainsi que les responsables d’établissements scolaires doivent mettre ces jeunes adolescents à l’abri de l’alcool ou des drogues à travers tous les moyens tels que la sensibilisation./. No comment.

Après une enquête discrète menée récemment à l’hôpital luthérien sis à Ambohibao, la situation ne s’est pas améliorée… Ainsi, selon le médecin-chef, le Dr Rabarimanana Herimandimby: « le taux d’alcool consommé par les habitués varie suivant le taux d’alcool de la boisson. Cela signifie que si un litre de rhum contient 40% d’alcool, le consommateur en boit 40 cl. S’il arrive à le… terminer. Pour un litre de bière, le taux d’alcool est de 5% tandis que le vin en contient 12% ». Actuellement, et d’un point de vue global sur Madagascar, l’âge de consommation de l’alcool varie entre 9 ans et 64 ans, sans distinction de sexe. Eh oui, de plus en plus de femmes malgaches boivent de l’alcool de nos jours, et c’est la dose qui les différencie d’avec les hommes.

Alcoolisme chronique

Pendant longtemps, médecins et grand public ont fait la distinction entre buveurs excessifs occasionnels (par exemple, à l’occasion de sorties entre amis) et gros buveurs quotidiens, autrefois nommés «alcooliques chroniques». Aujourd’hui, les alcoologues (spécialistes des maladies liées à l’alcool) n’utilisent plus ce terme, parce que cette distinction ne se fait plus. En effet, les spécialistes de l’addiction à l’alcool ont pu montrer qu’il existait un continuum entre ces buveurs occasionnels et quotidiens. C’est d’ailleurs tout ce qui fait le danger des troubles de l’alcoolisation : il en faut peu pour faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Conséquence : bien que les victimes d’alcoolisme chronique ne soient pas les plus nombreuses, toutes les personnes présentant un trouble de l’alcoolisation sont en danger. En effet, s’il existe un risque indéniable pour la santé au-delà de trois verres standard par jour en moyenne (comme ceux servis dans les bars) pour les hommes ou de deux verres quotidiens pour les femmes – soit 21 verres par semaine pour les hommes et 14 pour les femmes – cela ne signifie pas qu’il n’y en a aucun pour une consommation moindre : nous ne sommes pas égaux face à la dépendance, certains étant beaucoup plus vulnérables que d’autres.

Différence entre alcoolisme chronique et ivresse aigue

C’est la prise de boissons alcoolisées dans un laps de temps très court (une soirée par exemple) qui conduit à une levée des inhibitions avec un sentiment de toute puissance, puis un ralentissement des réflexes avec risque de confusion et de perte d’équilibre, une décompensation psychiatrique chez les buveurs préalablement psychologiquement fragiles, un coma éthylique et au décès en l’absence de réanimation. Cette ivresse peut être ponctuelle et ne plus se reproduire, mais cela n’enlève rien à sa dangerosité : une seule prise peut tuer, soit en conduisant au coma éthylique et au décès, soit en provoquant un accident mortel, le plus souvent un accident sur la voie publique ou une noyade.

Source : passeportsante.net

Que dit la loi à propos de l’alcoolisme à Madagascar?

Déjà, une loi interdisant les publicités sur les boissons alcoolisées existe depuis des décennies. Et, selon le ministère de la Santé publique : « toute boisson contenant plus de 1° d’alcool ne peut faire l’objet d’aucune publicité ». Cependant, de nos jours, les publicités, déguisées ou non, sur les boissons alcoolisées restent toujours visibles sous des formes très diverses et diversifiées.

En matière de vente d’alcool, pour le cas de la ville d’Antananarivo, la consommation d’alcool est devenue de plus en plus abusive dans des bars et des établissements proposant de l’alcool en vente libre, à partir du « vendredi joli » de chaque semaine et toutes les fins de mois. Et, malgré les récentes dispositions concernant la fermeture de ces bars à 21h, cela se fait rarement tout comme lors des jours pendant lesquels la vente d’alcool est interdite. Bref, la loi n’est pas respectée. Or, au-delà de cet aspect juridique, de nos jours des professionnels de la santé identifient l’abus d’alcool comme étant « le premier facteur de problèmes sociaux engendrant la violence, le bris des structures familiales et la cause de décès prématurés ». Surtout, que de plus en plus, la qualité de l’alcool (rhum et compagnie) vendue au public se rapproche plus de l’eau-de-mort que de l’eau-de-vie (objet de troc au XVIIè siècle) dont la consommation a été un terrible fléau dans les sociétés amérindiennes. Et je ne parle pas du « toaka gasy », cet alcool à très haute densité (jusqu’à 100°!) fabriqué clandestinement à partir de canne à sucre et même autres fruits et légumes.

Code des 305 articles de la reine Ranavalona II

Revenons à Madagascar. Depuis le roi Andrianam-

poinimerina, tous les souverains merina ont édicté de sévères mesures contre l’alcoolisme et la fabrication de l’alcool. Dans le «Code des 305 articles » promulgué par la reine Ranavalona II, le 29 mars 1881, les articles 302 à 305 sont des lois sur l’alcool (« NY LALANA AMY NY TOAKA »). En voici la traduction par un certain Julien.

Article 302. Depuis Analamazaotra en allant vers l’Ouest; depuis la rive gauche de la Sahasarotraen allant vers le Sud; depuis Ambohibala en allant vers l’Est, et depuis Ambodifi-

akarana en allant vers le Nord, la fabrication d’alcool fort est interdite. Ceux qui fabriqueront de l’alcool dans l’intérieur de ces limites seront punis d’une amende de dix boeufs et de dix piastres. L’alcool fabriqué par eux sera répandu dans leurs appareils de distillation détruits. Si les délinquants ne peuvent pas payer, ils seront mis en prison à raison d’un « sijaky » (10è de piastre) par jour jusqu’à concurrence du montant de l’amende.

Article 303. Si des personnes vendent ou conservent de l’alcool fort dans l’intérieur de ces mêmes limites, elles seront punies d’une amende de dix boeufs et de dix piastres et leur alcool sera répandu. Si elles ne peuvent pas payer, ils seront mis en prison à raison d’un « sijaky » par jour jusqu’à concurrence du montant de l’amende.

Article 304. Si, dans l’intérieur des limites susvisées, des personnes s’enivrent d’alcool, elles seront punies d’une amende de sept boeufs et de sept piastres et si elles ne peuvent pas payer, ils seront mis en prison à raison d’un « sijaky » par jour jusqu’à concurrence du montant de l’amende.

Article 305. Si des personnes colportent de l’alcool fort ou consentent à en transporter dans l’intérieur de ces limites, quel que soit celui qui en aura ordonné le transport, ces personnes seront punies d’une amende de cinq boeufs et de cinq piastres, et, si elles ne peuvent pas payer, mises en prison à raison d’un « sijaky » par jour jusqu’à concurrence du montant de l’amende.

En ces temps-là, croyez-moi bien, personne n’osait enfreindre ces lois. Revivrons-nous un jour cet Etat de droit réel et authentique? Qui vivra… boira.

Jeannot Ramambazafy

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