La Gazette de la grande ile

Rova de Manjakamiadana : Des scientifiques s’élèvent contre l’emplacement du théâtre

Publié le 22 mars 2020

Le Rova de Manjakamiadana (Palais de la Reine) reconstruit pour l’une des principales inaugurations qui marquera le 60ème anniversaire de l’Indépendance. Un projet qui satisfera certainement les Antananariviens. Mais si le régime s’en tient à l’achèvement des travaux, la communauté des scientifiques attachés à ce monument se mobilisent pour faire changer « la volonté du Président de la République d’ériger, à marche forcée, à l’emplacement de l’ancien palais inachevé de la Reine Masoandro (Soleil) de la Reine Ranavalona III, un théâtre, inspiré du Colisée».

Signée par Michèle Prats (Inspecteur Général de l’Equipement Hon.,Expert ICOMOS France et Ancienne Vice-Présidente) et co-signée par Ranivomanalintsoa Zafinimpanana (Président d’Harena Madagascar), Mamy Ranaivoarivony (Manager, Ingénieur Conseil, Président d’Harena France), Nosy Rabejaona (Archéologue. Diplomée de l’institut Supérieur d’audit Culturel (PARIS V), Présidente de l’association Mamelomaso (Sauvegarde,  restauration. et valorisation du patrimoine de Madagasikara), une lettre a été adressée le 06 mars dernier respectivement à Mme Mechtild Rossler, Directrice du Centre du Patrimoine Mondial de l’UNESCO, Toshiyuki Kono, Président d’ICOMOS et Alpha Diop, Vice- Président d’ICOMOS pour la Région Afrique. Copie a été également adressée au Professeur Rafolo Andriana (Président du Comité malgache de l’ICOMOS, Ancien représentant de Madagascar au Comité du Patrimoine mondial de l’Unesco ) et Mme Yvette Rabetafika (ancienne Ambassadrice de Madagascar auprès de l’UNESCO co-fondatrice de l’Harena France et de l’Harena Madagascar) tandis qu’une autre lettre a été envoyée à Yvette Sylla notre représentante à l’Unesco l’interpellant sur les risques que représentent les travaux engagés par le gouvernement.

Obnubilés par l’inauguration du Rova reconstruit le 26 juin prochain, nos dirigeants fléchiront-ils à la demande des scientifiques qui sont les connaisseurs en la matière ? Ci-après la lettre.

Sa

Les Présidents de l’Harena Madagascar (richesses), et de l’Harena France, dont je suis membre, Associations pour la défense du Patrimoine naturel et culturel malgache, la Présidente de l’Association Mamelomaso, (Sauvegarde,  restauration. et valorisation du patrimoine de Madagasikara),  co-signataires de cette lettre, et, par ailleurs, Mme Yvette Rabetafika Ranjeva, m’ont saisie d’un grave problème qui porte atteinte à l’esprit du lieu du Rova, le complexe du Palais de la Reine à Antananarivo : Yvette Rabetafika Ranjeva est une amie de très longue date,  avec laquelle j’ai fait mes études à l’Université d’Antananarivo et ancienne Ambassadrice de Madagascar auprès de l’UNESCO, co-fondatrice de l’Harena France, en 2009 et de l’Harena Madagascar en 2014. Elle a, en outre, été membre du Comité national du Patrimoine, organe officiel sous l’autorité du Chef de l’Etat créé en 2005, et qui a restauré la structure extérieure du Palais de la Reine.

Le Palais de la Reine et son ensemble, résidence des rois Malgaches, site iconique revêt un caractère sacré aux yeux du peuple Malgache. Il constitue l’élément majeur du site de la Haute ville de Tananarive, inscrit sur la liste indicative nationale et dont le dossier en vue de l’inscription sur la liste du Patrimoine mondial est en cours de réalisation.

Le Palais de la Reine, qui abritait un riche musée, fut construit, en bois selon la tradition malgache, par Jean Laborde pour la Reine Ranavalona 1ère, puis consolidé par un revêtement en pierre par le Britannique James Cameron. Il a été dévasté, comme tout le Rova, par un incendie en 1995, et sa structure extérieure a été reconstruite à partir de 2011.

Un projet de reconstruction de deux autres composantes de ce site, également atteintes par l’incendie, le Tranovola (le Palais d’Argent), et le Trano Manampisoa (le Palais porteur d’un Surcroit de Beauté), a fait l’objet d’un appel d’offre en Septembre 2019., ce qui est très bien accueilli.

En revanche, ce qui fait polémique et agite une grande partie de l’opinion locale, est la volonté du Président de la République d’ériger, à marche forcée, à l’emplacement de l’ancien palais inachevé de la Reine Masoandro (Soleil) de la Reine Ranavalona III, un théâtre, inspiré du Colisée qui devrait être inauguré pour le 60 ème anniversaire de l’Indépendance en Juin 2020.

S’il est exact que personne n’a osé protester publiquement, car, selon le précepte malgache « un oeuf ne pourra jamais se battre contre une pierre », le Président du Comité Malgache de l’ICOMOS, le Professeur Rafolo Andrianaivoarivony, Ancien représentant de Madagascar au Comité du Patrimoine mondial de l’Unesco, nous a fait savoir à Yvette Rabetafika Ranjeva et à moi-même, qu’il n’avait cessé, ainsi que de nombreux membres des Comités scientifique et technique, de soulever l’incongruité du projet lors de séances de travail au Palais Présidentiel avec le Chef de l’Etat,  mais, semble-t-il, le Président de la République, initiateur du projet, est resté inflexible, malgré les arguments et explications qui lui ont été abondamment fournis. Aussi, afin d’éviter une crise ouverte avec le Président de La République, ICOMOS-Madagascar a-t-elle fini par juger plus sage de se taire.

En effet, entre autres raisons, dans l’un des pays les plus pauvres du monde, l’appel à l’opinion publique, très versatile et facilement manipulable, serait un pari risqué : la ville de Tananarive est surpeuplée (plus de 3 Millions d’habitants), et connaît un énorme taux d’accroissement démographique (7,2%), et avec une population de jeunes (environ 65 %), un taux de chômage, et d’illettrisme élevé, cela pourrait soit tomber dans la plus profonde indifférence, soit constituer un brûlot difficile à éteindre…

Outre les atteintes portées à l’intégrité et à l’authenticité du site et au caractère sacré du lieu, les risques sont nombreux :

  • Risques d’affaissement d’une colline fragile, et de déstabilisation des quelques édifices qui ont survécu à l’incendie, notamment en saison des pluies.
  • Risques liés aux difficultés d’accès, d’encombrement, du fait de la très forte pente de l’unique voie d’accès se terminant par le cul de sac d’Ambohipotsy, et des problèmes de parking que cela peut poser.
  • De sécurité surtout : On ignore tout de la finalité et de la capacité de cet amphithéâtre (musique pop, meetings politiques ?), mais à l’évidence, il est destiné à servir et de symbole et de lieu de rassemblement. Or, faire affluer une population en liesse pour des « jeux du cirque » contemporains dans un site aussi fragile, et de desserte aussi difficile, est prendre un risque inconsidéré. Les précédents des incendies du Rova et du Palais du Premier Ministre, et les difficultés qu’il y a eu à les éteindre et à en connaître les causes constituent un fâcheux précédent qui devrait servir de leçon.

De l’aveu même du Professeur Andrianaivoarivony, le site sera défiguré dans sa partie sud-est, là où s’élèvera l’amphithéâtre Masoandro, mais, selon lui, il l’est déjà du fait des nombreux édifices à proximité immédiate, non conformes à l’environnement visuel originel de l’ensemble royal.

Si le besoin d’un tel édifice, qu’il ait la forme d’un Colisée ou d’un amphithéâtre plus contemporain, était avéré, ne pourrait-on le construire en plaine, dans un lieu moins fragile et en terrain solide, plus facile d’accès, et de ce fait non seulement moins coûteux à réaliser, mais présentant moins de risques ultérieurs financiers, contentieux, sécuritaires, tant pour l’Etat que pour l’Entreprise.

ICOMOS Madagascar, de guerre lasse, s’en remet à la mission d’évaluation du dossier de proposition d’inscription de la Haute Ville au Patrimoine mondial, mais, hélas, il sera trop tard, car le mal sera fait, et l’est déjà en partie :  l’achèvement des travaux étant prévu pour le 26 Juin 2020, les fondations et la première dalle de béton viennent d’être coulées…

Aussi nous est-il apparu urgent d’informer l’UNE-SCO et l’ICOMOS de la situation.

Lire aussi