La Gazette de la grande ile

Courrier des Lecteurs /  Du Covid-Organics au Rova de Manjakamiadana : Qui comprendra qui un jour ?

Publié le 05 juin 2020

“2h30 ! C’est à peu près le temps qu’il aura fallu à notre président de la république de Madagascar (PRM) pour s’adresser à la Nation, non pas à travers une allocution cette fois, mais à travers une émission-débat dont le côté « débat » nous a sans doute laissé un goût amer, sans sucette à portée de main pour faire passer la pilule. Car détrompez-vous, c’est à un simulacre d’échanges que nous avons assisté le 31 mai dernier : si le Colisée de la Discorde n’est toujours pas achevé, le théâtre lui, semble avoir pris un TGV d’avance. Et pour cause : entre le design du plateau revêtu d’un pourpre royal et les questions qui semblent avoir été préparées à l’avance au vu de l’extraordinaire réactivité des images illustratives, à chaque fois que le PRM faisait référence à un monument étranger, tout semblait minutieusement réglé pour que les questions et les interventions d’un tel viennent appuyer, ou du moins ne contrarient pas frontalement, la vulgate présidentielle.

Ce n’est pourtant pas tant la durée de l’émission qui a posé problème, mais plus le temps pris par le PRM pour s’étaler sur le sujet du Rova d’Antananarivo. Il est à rappeler que « grâce » à l’état d’urgence sanitaire, le Ministère de la Communication avait réquisitionné les ondes des médias privés afin d’assurer la retransmission massive du propos présidentiel. Il est ainsi étonnant de constater que la Présidence ait préféré concentrer l’essentiel de son argumentaire sur le seul sujet extra-sanitaire du Rova, même si celui-ci a certes beaucoup plus suscité un tollé d’indignation ces derniers jours, occultant même la rapide progression du nombre de cas de Covid-19 dans la Grande Ile. Cette obsession de légitimer le projet à tout prix ne dénote-t-elle pas l’obsession d’aller envers et contre tous, à son terme ?

A l’instar du traitement qui en a été fait par la Présidence, nous ne nous étalerons pas ici sur le CVO, dont le devenir dépendra du caractère concluant ou non des essais autour du 3ème protocole médicamenteux, testé dans le cadre du Solidarity Trial de l’OMS. Nous noterons juste ici trois faits liés à la Covid-19 :

1) Les propos du PRM n’ont toujours pas clarifié le caractère préventif et/ou curatif du CVO, les deux qualités ayant été prononcées succinctement après l’emploi du mot « miaro », qui lui, tend plus du côté préventif.

2) Le PRM a indiqué que le 3ème protocole, sous forme d’injection (sans être un vaccin), comporte de l’Artemesia, en plus des deux médicaments la composant et qui sont largement employés par la médecine conventionnelle. Enième rétropédalage et contre-sens au plus haut sommet de l’Etat : ces propos viennent en effet contredire ceux de la Directrice des Etudes Juridiques de la Présidence, Marie Michelle Sahondrarimalala, dont l’intervention télévisée et plébiscitée par le public de Don-dresaka, avait confirmé l’absence d’Artemesia Annua dans ledit 3ème protocole. Asymétrie d’information ou bévue communicationnelle ? L’un n’empêchant pas l’autre.

3) Sur le plan de la relance des entreprises affectées par la crise sanitaire, nous avons eu droit à du politiquement correct de grand cru, via des éléments de langage bien connus : les entreprises souffrent, l’Etat entend leur appel et organisera une rencontre avec le secteur privé formel pour aboutir à un Plan Multisectoriel d’Urgence. Quelques mots ensuite sur le report du paiement de l’impôt synthétique, ayant entraîné un manque à gagner de 19 milliards d’ariary dans les caisses de l’Etat, rendant encore plus incongrus les 8 milliards qui ont failli…partir en sucettes. Aucun mot cependant sur le plan de mitigation (soutien aux entreprises), pourtant déjà négocié entre le Ministère de l’Industrie et les groupements professionnels, et qui avait débouché sur un rejet de la part du premier ministre (PM) Ntsay. Quant à la demande formulée par Fredy Rajaonera, ancien président du Syndicat des Industries de Madagascar, je vois mal le PRM actuel prononcer le décret d’application d’une Loi sur le Développement de l’Industrie votée sous régime HVM, sans que celle-ci ne soit repeinte au préalable aux couleurs volom-boasary de l’IEM.

Ce préambule Covid-19 étant fait, passons désormais au sujet du Rova qui est sur toutes les lèvres et depuis peu, sur presque toutes les photos de profil du fb.mg. Nous reviendrons ici sur quelques arguments avancés par le PRM, qui a troqué rapidement ce soir-là sa blouse de pharmacologue pour sa toge d’historien :

1) Sur l’argument selon lequel personne n’aurait crié à l’indignation le jour où l’Etat (entendez par là l’administration Ravalo) avait transféré de nuit les cendres de rois du Rova d’Antananarivo vers Ambohimanga, il est maintenant de plus grande notoriété publique que ce transfert avait pour but de réparer l’affront commis par le Général Galliéni en mars 1897, qui lui, avait abruptement transféré les dépouilles royales d’Andrianampoinimerina, de Ranavalona I et de Ranavalona II vers Manjakamiadana. Ce transfert orchestré par les troupes françaises avait alors pour mobile de dégager la nécropole royale d’Ambohimanga pour construire sur son site « un réfectoire et une cuisine associés à un cabinet de toilettes ». Ce que l’administration actuelle pointe alors du doigt comme un sacrilège non récriminé, n’était en fait qu’une réparation essentielle d’une des nombreuses blessures du fait colonial, cependant mal expliquée à l’opinion publique.

2) Le deuxième argument présidentiel s’est concentré sur le registre de la comparaison, en faisant ainsi appel aux exemples bien connus de la Tour Eiffel et de la Pyramide du Louvre, projets culturels tous deux décriés à leur origine. Si on s’évitera la besogne de souligner que ces deux projets n’empiètent aucunément sur une terre « sacrée », on notera tout de même un bémol dans la comparaison présidentielle. L’exemple de la Pyramide du Louvre permet en effet de démystifier cette démonstration : l’architecte Ieoh Ming Pei, en charge de sa construction par François Mitterand, avait précisé que la forme de la pyramide tenait plus d’une question d’esthétique personnelle que de la volonté de copier pâlement les structures égyptiennes. Le fait d’avoir choisi le verre comme matériau rejoignait également l’idée d’un certain « esprit français » que l’on sent vivre dans des lieux comme la Galerie des glaces du Château de Versailles. Enfin, le projet de Pyramide du Louvre a fait l’objet d’une prévisualisation 3D en grandeur nature, organisée par Jacques Chirac, alors maire de Paris, pour faire prendre conscience à chacun de l’ampleur et de l’esthétique du projet, et ainsi obtenir l’adhésion des Parisiens : niveau publicisation, notre projet de Colisée, adepte du fait silencieusement accompli, reste encore bien en-deçà. Si comparaison est donc à faire, il serait ainsi beaucoup plus judicieux d’observer comment des Etats mettent en valeur leurs sites historiques tout en sauvegardant leur dimension sacré, cette dernière leur conférant toute leur valeur authentique et mémorielle : ainsi en est-il de la Cité Interdite en Chine, des Temples d’Abou Simbel en Egypte, ou encore du Macchu Picchu au Pérou.

3) Enfin, l’argument le plus « culotté » fut sans doute le suivant : il n’y aurait pas de mal à ce que le Colisée soit d’inspiration romaine, puisque les dernières constructions successives au sein du Rova d’Antananarivo furent toutes d’inspiration étrangère. Le PRM entendait par là l’armature en pierre du Palais de Manjakamiadana, le Tranovola, le Lapa Manampisoa ou encore le projet mort-né du Lapa Masoandro. Jean Laborde, James Cameron, William Pool sont en effet autant de noms étrangers qui ont laissé leurs traces dans l’aménagement du complexe du Rova d’Antananarivo, mais le fait est que tous ces projets qui respectaient la cosmogonie malgache de l’aménagement de l’espace (la base de la construction doit par exemple partir du nord-est), aient été en leur temps avalisées par les rois et reines de Madagascar, seuls dépositaires et titulaires du fameux « hasina » leur permettant d’entériner ces choix de modification de l’enceinte royale. Le hasina est concomitant à l’aménagement de tous les Rova de Madagascar. En d’autres termes, en se définissant comme légitime à prendre de telles décisions, le PRM place l’onction républicaine qu’il a reçue (dans des circonstances non sans tâches) au même niveau que l’onction sacrée du hasina dont furent oints les rois et reines qui se sont succédé dans le Rova d’Antananarivo : c’est là toute la mégalomanie sulfureuse derrière ce projet.

Il n’y a toutefois pas que des points négatifs : on pourra toujours saluer la volonté annoncée de reconstituer les Palais Royaux incendiés à leur origine, et en particulier, le projet de modernisation du Musée du Palais de Manjakamiadana. Si le design annoncé peut paraître rébarbatif pour le touriste occidental, il offrira une expérience mémorable pour son homologue local. Les visites avec casque audio contribueront à maintenir le silence des lieux de repos des défunts royaux. Reste à savoir où se trouveront les toilettes, comment se fera la gestion de l’affluence en week-end, qui récupérera la manne financière touristique à venir, et surtout à connaître la place qu’occuperont les actuels guides touristiques dans ce « Rova 3.0 ». Tous ces détails techniques “rassurants”, allant même jusqu’au mariage du style mural du Colisée avec celui du Palais de Manjakamiadana auraient pu faire l’objet de discussions sereines dans le cadre d’une consultation nationale, un site web du projet aurait permis d’expliquer les détails techniques de celui-ci dans un format accessible à tous. Ce manque de transparence en amont a cependant conduit à ce capharnaüm médiatique, et a entraîné le PRM dans le piège de devoir réagir à la moindre des petites attaques sur ce projet personnel.

Bref, les choses commençaient à aller sensiblement mieux jusqu’à ce que le PRM jette le débat aux oubliettes par une phrase-pique qui restera sans doute dans les annales : « Si tu ne comprends pas aujourd’hui, tu comprendras demain ». Précepte que je ne peux que prendre encore aujourd’hui avec des pincettes, tant je ne comprends toujours pas les Tsena Mora dont les importations ont détruit bon nombre de nos producteurs agricoles et industriels locaux ; tant je ne comprends aussi toujours par le caractère « manara-penitra » d’hôpitaux où un médecin qui officie au front des malades de la Covid-19 n’est pas protégé dans l’exercice de ses fonctions, et où un malade peut être retrouvé pendu dans sa chambre sans mobile flagrant de suicide, et qui plus est, enterré sans autopsie.

Cet argument d’autorité ne s’apparente-t-il pas à un énième musellement de la démocratie ? A-t-on encore une fois l’intention de sacrifier la voix de l’opinion publique contrevenante sur l’autel d’un quelconque « despotisme éclairé » ? Cette pratique de la politique qui tend à imposer le consensus plutôt qu’à le construire doit cesser : il est ainsi nécessaire de dissoudre l’actuel comité scientifique. Avec une dizaine de membres issus des rangs de la Présidence et des Ministères, il apparaît que les membres restants ne servent que de caution scientifique à des décisions qui émanent essentiellement de la Présidence : le Comité auquel nous appelons se doit d’être représentatif de toutes les forces vives œuvrant autour de la culture, et en particulier du Rova d’Antananinarivo. Sans quoi, les décisions qui y seront votées ne seront-elles aussi, qu’un simulacre de démocratie, servant un simulacre de décisions concertées.

Au final, après cette soirée frappée du sceau de l’obscurantisme étatique, qui ne semble toujours pas disposé à reconnaître une vision autre que la sienne, la lumière est sans doute venue en ce Lundi de Pentecôte des trois éminents invités de Gascar Fenosoa sur la prometteuse chaîne de télé, Real TV. Je tiens ici à souligner mon admiration pour la profondeur des questions posées, dénotant la qualité du travail préparé en amont, ainsi que le propos toujours juste des intervenants venant pourtant de milieux différents. Dans cet océan de misérabilisme politique dans lequel nous baignons, Real TV rend ses lettres de noblesse à une certaine idée du journalisme malgache, qui replace ce dernier dans son rôle juste et attendu de 4ème pouvoir. Il est enfin rassurant de voir que nous disposons toujours d’olo-manga nationaux, à même de s’élever au-dessus des querelles, pour sonner l’alerte et nous aider à changer de cap, lorsque le navire Madagascar s’aventure dans des eaux troubles et agitées. Reste à voir si notre timonier actuel sera sensible aux cris d’alerte de ces vieux loups de mer…

10 minutes ! C’est le temps que vous avez à peu près pris pour parcourir cette analyse de l’intervention présidentielle. Loin de son auteur l’idée de procéder à une critique intempestive du pouvoir en place. Comme précisé par le Pr Ranjeva, s’il plaît au PRM de continuer à légitimer son action politique par l’érection d’un bâti qui laissera sa marque dans l’espace, qu’il le fasse autre part que sur un site sacré dont la souillure ne fera que diviser davantage des Malgaches déjà en perte de repères. Dans tous les cas, il y allait de mon engagement citoyen que de contribuer à mon humble niveau à attiser les consciences pour éviter cette nouvelle saignée culturelle à notre patrimoine. Et même si après cela, ceux qui servent l’Etat plus qu’ils ne servent la Nation continuent de vociférer contre l’opposition à ce projet, qu’ils se souviennent que « vous ne comprenez sans doute pas aujourd’hui, mais vous comprendrez certainement demain ».

Rovako, Lovako, Arovako.

Mika Andriambelo

Lire aussi