La Gazette de la grande ile

DOSSIER / Madagascar 13 juin 1975 : Début de l’histoire de l’idéologie de tous les espoirs perdus

Publié le 13 juin 2020

Il y a 45 ans aujourd’hui, c’est-à-dire le 13 juin 1975, le Directoire militaire était dissous pour faire place à une ordonnance constitutionnelle ayant régi les pouvoirs publics de l’époque. Quelles ont été les démarches qui ne menèrent le pays nulle part sauf dans une paupérisation à outrance ayant caché difficilement un capitalisme d’Etat honteux ?

Le 11 février 1975, le Colonel Richard Ratsimandrava, à qui le Général Gabriel Ramanantsoa avait donné les pleins pouvoirs, suite à sa démission, est assassiné devant l’actuel Commissariat de police du IIè arrondissement d’Antananarivo, à Ambohijatovo ambony. Le même jour, une ordonnance institua la mise en place d’un Directoire militaire composé d’officiers représentant les trois armées (Terre-Air-Mer) et les six provinces de Madagascar. Le Général Gilles Andriamahazo en était le Président. Organe collégial, ce Directoire militaire exerçait les pleins pouvoirs (Législatif et Exécutif) et légiférait par voie d’ordonnances. Il avait immédiatement proclamé la Loi martiale, dans le but d’instaurer l’autorité militaire qui se substitua ainsi à l’autorité civile, et avait suspendu les partis politiques. Mais il faut faire une nuance. En effet, les pleins pouvoirs appartenaient au Directoire militaire en tant que tel et non à son président. Une autre ordonnance précisait même que les fonctions de chef d’Etat et de chef du gouvernement apparte­­naient à tous les membres du Directoire et non pas à son président.

Ce directoire a été créé par l’ordonnance n° 75-001 du 11 février 1975, validée par le Conseil Supérieur des Institutions le 18 février 1975. Les membres du bureau exécutif de ce Directoire militaire étaient :

Général Gilles Andriamahazo (Armée de Terre), Président du Directoire militaire ; Capitaine de frégate Didier Ratsiraka (Marine), Lieutenant-colonel Joël Rakotomalala (Armée de Terre), Commandant Raymond Rakotonirina (Aviation) ; Commandant Ferdinand Patureau (Armée de Terre) ; Commandant Désiré Rakotoarijaona (Gendarmerie) ; Commandant Richard Andriamaholison (Gendarmerie) ; Comman¬dant Christopher Raveloson-Mahasampo (Armée de Terre) ; Commandant Jean André Soja (Gendarmerie) ; Capitaine Ferdinand Jaotombo (Armée de Terre) ; Capitaine Randrianasoavina (Gendarmerie),C Capitaine Randriantanana Jean de Dieu (Armée de Terre) ; Capitaine Désiré Ramakavelo (Service Civique) ; Capitaine Max Marson ; Lieutenant Rakotondretsitoro ; Lieu¬tenant Élie Silasy ; Lieutenant Lucien Manjary ; Lieutenant Samuel Vonimbola.

Les représentants par province :

Antananarivo : le général Gilles Andriamahazo, le commandant Raymond Rakotonirina, le commandant Richard Andriamaholison et le commandant Désiré Rakotoarijaona.

Antsiranana : le capitaine Ferdinand Jaotombo et le lieutenant Samuel Vonimbola.

Fianarantsoa : le lieutenant-colonel Joël Rakotomalala, le capitaine Désiré Ramakavelo, le capitaine Max Marson et le lieutenant Rakotondretsitoro.

Mahajanga : les capitaines Randrianasoavina et Randriantanana.

Toliary : le commandant Christopher Raveloson-Mahasampo, le commandant Jean André Soja, le lieutenant Élie Silasy et le lieutenant Lucien Manjary.

Toamasina : le capitaine de frégate Didier Ratsiraka et le commandant Fernand Patureau.

Certains de ces militaires sont toujours en vie et sont montés en grade, d’autres sont décédés parmi lesquels des disparus de manière très mystérieuse… Le Général de Brigade, Ramarolahy Philibert, alors chef d’Etat-major général des Armées malgasy, participa à la mise en place de ce directoire militaire mais n’en fut pas membre.

Le gouvernement formé par le Colonel Richard Ratsimandrava, le 5 février 1975, avait été maintenu, mais avait été subordonné au Directoire militaire.

Ce Directoire militaire qui dura du 11 février au 13 juin 1975 marque la deuxième période de transition qu’a vécu Madagascar, après celle du Général Ramanantsoa (11 octobre 1972 au 5 février 1975). Il y en aura d’autres par la suite… Ce qu’il faut savoir, et ce dont il faut se souvenir est que l’ordonnance du 13 juin 1975 avait permis l’instauration des organes suivants : le Conseil suprême de la Révolution (CSR) ; le Comité Militaire pour le Développement (CMD) ; le Conseil national populaire de développement (CNPD). Le Conseil supérieur des Institutions (CSI), quant à lui, existe dans la Constitution du 29 avril 1959, calqué sur le Conseil constitutionnel français.

Durant sept mois (13 juin au 21 décembre 1975), Didier Ratsiraka avait dirigé Madagascar sans avoir été élu au suffrage universel. En effet, avec comme titre « Président du Conseil suprême de la Révolution », il avait été élu par le Directoire militaire à la majorité des 2/3 au premier tour. Et, le 15 juin 1975, Didier Ratsiraka a officiellement été investi par le Conseil supérieur des Institutions. Il a mené la politique de l’Etat et du Chef du gouvernement telle que définie par la première Constitution de Madagascar du 29 avril 1959. Déjà un « truc » hybride stérile mais qui fera des petits…

Venons-en aux détails pour comprendre, qu’en fait, l’instauration d’un authentique partage légal de gâteau prend ses sources en cette mi-juin 1975. Le CSR était défini comme « organe de conception, de coordination et de contrôle de la politique de l’Etat ». Il exerçait le pouvoir législatif par ordonnance. Le gouvernement était nommé par le président du CSR et dirigé par lui-même, Didier Ratsiraka, qui nommait et révoquait les ministres et les membres du CSR. Un pouvoir quasi absolu n’émanant pas de la volonté populaire. Mais, n’oublions pas que Madagascar était en pleine révolution… Le gouvernement était composé de deux catégories de membres : les conseillers suprêmes de la révolution et les ministres.

Le CMD, lui, était un organe uniquement consultatif. Il ne donnait que son avis sur les programmes de défense et sur les projets de développement qui lui étaient soumis par le président du CSR. Le CMD comprenait les anciens membres du Directoire militaire, qui étaient membres de droit, et les membres nommés par le CSR sur proposition des forces armées. Quant au CSI, c’était le HCC de l’époque, si le CNPD, créé en 1973, représentait une sorte d’assemblée nationale, plus populiste que populaire, présidée alors par le Pasteur Fety Michel.

Le 26 août 1975, Didier Ratsiraka, Président du CSR, publie un petit livre rouge dénommé « Charte de la révolution socialiste malagasy » ou « Boky Mena ». Il rappelait le petit livre rouge de Mao Zedong, homme d’État et chef militaire chinois né le 26 décembre 1893 et décédé le 9 septembre 1976. Dans cet ouvrage de quelque 200 pages, Didier Ratsiraka définit son projet politique, économique et social qu’il avait proposé aux Malgaches.

Soumise à un référendum populaire le 21 décembre 1975, la Charte fut approuvée par 94% de « Oui » et, par synergie fit de Didier Ratsiraka, qui avait alors 39 ans, le président de la République le plus jeune d’Afrique. Il devint alors premier (et aussi dernier) président de la IIème république malgache appelée pompeusement « République démocratique de Madagascar »… Par la suite, de « vraies » élections (entendez : au suffrage universel) eurent lieu et Didier Ratsiraka fut toujours réélu : le 7 novembre 1982 contre Monja Jaona du parti MONIMA («Madagasikara Otronin’ny Malagasy») ; le 12 mars 1989 contre Manandafy Rakotonirina (MFM « Mitolona ho an’ny Fanjakan’ny Madinika »), Razanabahiny Marojama Jérôme (VITM «Vonjy Iray tsy Mivaky») et Monja Jaona (MONIMA) ; 9 février 1997 contre Zafy Albert (UNDD Union nationale pour la démocratie et le développement).

Il faut avouer, qu’au départ, l’intention de sortir Madagascar du sous-développement était réelle de la part de cet officier de marine.

Pour preuve, voici des extraits de la conclusion de la Charte de la Révolution socialiste malagasy :

« (…) Notre révolution obéit à des principes directeurs très clairs : -la répartition équitable des richesses et des revenus ; – la répartition juste et égale de la culture ; -le pouvoir aux producteurs. La Révolution ne peut pas se faire par procuration, elle doit se faire par le peuple et pour le peuple. Nous devons concrétiser ses principes par des actes.

(…) Nous ne serons jamais totalement libres tant qu’il restera dans notre pays des hommes agenouillés devant l’appât du gain, devant le défi de l’impérialisme et du néo-colonialisme et devant le défi de la misère, de l’ignorance et de la maladie. Le temps du double jeu et de l’ambiguïté est terminé.

(…) Nous ne promettons pas la lune, la Révolution n’est pas un jeu, elle exige du courage, du patriotisme, du travail et des sacrifices. La victoire est au bout du tunnel de nos efforts. il n’y a que les démagogues et les irresponsables pour promettre au peuple qu’on peut, d’une économie délabrée -dominée et désarticulée, encore marquée par les conséquences du régime colonial-, passer du jour au lendemain, par un coup de baguette magique, à une économie socialiste et développée. Toute marche en avant a pour point de départ les conditions politiques, économiques et sociales héritées du passé. Feindre de l’ignorer, c’est verser dans l’irresponsabilité politique et sociale, et se condamner dans une vaine agitation. Nous laissons cette attitude aux faiseurs de miracles, elle ne sied pas aux militants de la Révolution. Notre tâche est noble et grandiose, c’est une œuvre de longue haleine qui exige du dévouement et de l’abnégation à l’égard du peuple, du travail et des sacrifices, du patriotisme et une disponibilité permanente. Allons de l’avant. Notre Révolution triomphera »./.

C’était il y a 45 ans… Hélas, l’appétit venant en mangeant et les enfants grandissant, tout est parti en vrille dans la Grande ile qui, en 2018, a fini par être le 4è pays le plus pauvre d’Afrique. Cela ne se rattrape pas « par un coup de baguette magique » non plus. Sacré Hery !… Et puis, il faut bien avouer : lorsqu’on met en place une idéologie sensée être malgache mais composée d’illuminations issues de la Chine, de la Corée du Nord et de la Lybie, il ne faut pas s’attendre à des étincelles. Ben, oui. Et Madagascar a dégringolé et son patrimoine a été vendu à l’encan à des étrangers, au final, après un semblant de nationalisations éphémères et la naissance de sociétés (d’état) devenues des éléphants blancs.

Oui, mon Amiral, qu’est-il advenu de la SNCBE (Sucrerie de Nosy be et de la Côte Est) à Antsiranana ; de la HODIMA (Hoditra Malagasy) à Antsiranana ; de la SUMATEX (Sud Madagascar Textile) à Toliary ; de la HASYMA (coton malgache) encore à Toliara ; de la SOVEMA (Société Verrière Malagasy) à Toamasina ; de la SOMAPALM (Société Malagasy pour le Palmier à Huile) encore à Toamasina ? Pour votre culture perso, sachez qu’un éléphant blanc est une réalisation d’envergure et prestigieuse, souvent d’initiative publique, mais qui s’avère plus coûteuse que bénéfique, et dont l’exploitation ou l’entretien devient un fardeau financier. Enfin, jamais, au grand jamais, par exemple, le Fanjakana n’aurait dû se séparer de la Raffinerie sise aussi à Toamasina…

En 2018, Didier Ratsiraka a effectué un dernier baroud d‘honneur mais échoua lamentablement au premier tour, avec un score aux antipodes de son brillant parcours d’antan : 0,45 % des voix exprimées le 7 novembre 2018.

« Asa fa tsy kabary » (Acta non verba) était le leitmotiv du premier président de la première république de Madagascar. 60 ans après le retour de l’Indépendance, la Grande île doit faire face à de nouveaux ennemis, les pires : ceux venus de l’intérieur, semblant systématiquement réfractaires à la seule idée de vivre avec la marche du temps mais dont l’unique intérêt est d’avoir, ne serait-ce qu’un bout de pouvoir pour s’enrichir au nom du Hasina et du peuple malagasy. Une autre histoire dans un autre article… Ce présent article pourrait d’apparenter à un hommage à Didier Ratsiraka que j’ai connu, il y a plus d’un demi-siècle, au foyer universitaire malgache sis 8, boulevard Arago, Paris XIIIè. 84 ans le 4 novembre prochain, c’est un âge honorable, canonique, qui mérite le respect.

Jeannot Ramambazafy

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