La Gazette de la grande ile

Au lendemain de l’indépendance : Vers la crise de la soixantaine !

Publié le 04 juillet 2020

Il y a de cela 10 ans, dans un courrier intitulé « que demande le peuple ?», j’ava4is relaté dans ce journal – en tant qu’Alexis T. – une discussion avec mon ami Albert.  Je disais « c’est vrai que Madagascar est un beau pays. Il peut briller comme ses pierres précieuses. Mais tu sais les pierres ne montrent ses carats qu’une fois débarrassée de toute la boue qui l’entoure ». Aujourd’hui, en cette date anniversaire de l’indépendance, cette phrase raisonne avec beaucoup de percussion dans nos esprits. 60 ans ; jubilé de diamant ! Qu’avons-nous fait de cette souveraineté que nos grands-parents ont arrachée au prix de nombreux sacrifices ? Pouvons-nous fièrement dresser la tête haute si on était en face de nos parents qui ont lutté au prix de leur vie pour cette indépendance? Le peuple a-t-il trouvé son bonheur ? Avons-nous pu entamer cette marche vers le développement si nécessaire pour nos enfants ? La réponse est difficile à accepter mais tristement on doit se rendre à l’évidence ; Madagascar est un diamant qui se traîne dans la boue. Sur 60 ans, le bilan n’est pas beau à voir. Le passif est lourd tant nous n’avons jamais su dégager nos ressources propres et nous ne survivons que grâce aux dettes de l’extérieur, tant honni. A l’actif, pas mieux. Le peu d’investissements lancés ne sont que des créances douteuses.

Des pertes irrécouvrables pour le plus grand nombre, mais des actifs circulant de poche en poche pour la minorité dirigeante ! Les rares investisseurs qui ont tenté l’aventure s’y sont tous cassés les dents. La cause, eux-mêmes bien sûr ! On les incrimine de ne pas comprendre la « réalité du terrain ». Cette réalité qui sert à masquer nos propres  incuries. Cette réalité brandie tel un épouvantail pour repousser tous ceux, de l’intérieur et de l’extérieur, qui veulent inverser le sens de l’histoire. Cette réalité qui nous place aujourd’hui à la 5ème place parmi les pays les plus pauvres au monde, et sans avoir eu à subir une guerre. Un taux de pauvreté qui passe de 22% à 92% en 60 ans. Un PIB multiplié seulement par 4 alors que celui l’ensemble de l’Afrique subsaharienne a été multiplié par 14. Un pouvoir d’achat divisé par 3 alors que celle de l’Afrique a triplé. Pire, l’Asie du Sud plus pauvre que nous il y a 60 ans est aujourd’hui 16 fois plus riche. Cela pose des questions. A l’évidence, nous avons perdu 60 ans. Faisons un survol rapide de l’histoire. A la manière du cycle de vie, nous avons passé de décennie en décennie par des périodes de crises sans en tirer aucun enseignement. Les stigmates de la préadolescence avec la quête de justice sociale de 1971 sont effacés. Crise d’adolescence, la révolte de la jeunesse en 1981 et la guerre de gang de 1984 avec les Kung-fu ne semblent pas avoir laissé de trace. A la trentaine, nous n’avons pas su se mettre dans le sillage du vent de liberté marqué la fin de la guerre froide des années 90. Bien au contraire ! La crise de la quarantaine s’est ouverte avec le charivari institutionnel des années 2000 et marquera à jamais le travestissement de nos institutions et la duplicité de nos gardiens des lois. 2009 – 2010, la crise de la cinquantaine parachève le naufrage. Lost after transition. Dix années de débâcles. Se servir et non servir tel est désormais le leitmotiv.

Aucune ressource n’est épargnée ; la corruption généralisée. Tout est permis pour peu que cela rapporte. A l’évidence le passé est fait de faux espoirs et de désillusions, aujourd’hui pourrait s’ouvrir une nouvelle période. Une prise de conscience, une renaissance. Emergence clame-t-il dans les discours. A observer de près, le doute est permis tant les actes sont toujours décalés. La fête continue. Tout est spectacle. Telle est la réalité dominante. Le terrain s’offre aux strass et paillettes. On confond action et communication. L’agitation fait office de réalisation. Les maquettes prennent la place des premières pierres. Mieux, le divertissement est assimilé au développement. Un proverbe oriental dit « le faux brillant se trouve plus aisément que le diamant. Rien ne se ternit plus facilement que le faux brillant ». Telle est notre réalité. Une gouvernance bling-bling.

Que demande le peuple ? Un avenir meilleur sans aucun doute. Certains sont résignés. D’autres espèrent encore. Tout comme moi, ils attendaient un peu plus d’humilité surtout en ces temps de crise sanitaire. Et au lieu de se donner une fois de plus en spectacle tous nos dirigeants, sans exception, ceux d’hier et d’aujourd’hui, auraient gagné en respectabilité en faisant acte de contrition ; reconnaître avec sincérité leurs échecs et s’excuser auprès de la population.

Mieux, 60 ans est un âge adulte, un âge pour la donation, l’âge de la sagesse. En matière d’héritage, il n’y a rien à espérer. Tout est à refaire. En ce jubilé de diamant, il reste la sagesse car quoi qu’il en soit, «le diamant tombé dans la boue n’en est pas moins précieux ». Mais comme toujours, l’histoire bégaie, la lucidité fait défaut et nous voici à la veille de la crise de la soixantaine.

Alexis T. et Claude Rakelé

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