La Gazette de la grande ile

Madagascar : Confinement et couvre-feu permanents ?

Publié le 25 janvier 2021

Dans la Grande Ile, en ville et à la campagne, dès que la nuit tombe, plus de lumière ni de transport public. Plus de vie économique, sociale ou éducative. Un semblant de confinement généralisé n’a pas attendu une crise sanitaire pour s’installer. La crise économique et les inégalités s’en sont chargées.

En ce moment, en Europe, toutes les mesures sont prises pour ralentir la propagation du virus COVID-19 renforcée par l’apparition récente des variants anglais ou sud-africain. Le port de masque et la distanciation sociale sont devenus obligatoires – il est vrai que l’amende prévue de 135 euros en cas de non-port du masque, est dissuasive. La fermeture des lieux à forte densité humaine – salles de sport, théâtres, salles de cinéma, restaurants, bars … – engendre une crise économique dans de multiples secteurs et provoque le désarroi des entrepreneurs et des salariés. C’est toute l’économie qui est sous perfusion. Les vols internationaux sont réduits au minimum et le contrôle aux frontières au sein même de l’espace Schengen est envisagé. En France, le couvre-feu est appliqué sur tout le territoire à partir de 18h. En attendant un possible troisième confinement.

On assiste à un véritable bouleversement des habitudes et des normes sociales. Ce n’est pas évident pour tout le monde. L’aide de l’Etat aux activités en détresse, la généralisation du télétravail, l’essor des métiers comme la livraison à domicile (Ubereats, deliveroo, justeat…), les conversations et les vidéos à distance n’arrivent pas à éviter le mal-être ou l’angoisse chez beaucoup de personnes devant cette situation anxiogène inédite.

Couvre-feu à 18h, dites-vous ? Activité économique réduite ? Si on tourne le regard vers ce qui se passe à Antananarivo, pour ne citer que la capitale, on constate que ce sont des situations habituelles, de facto. En effet, à partir de 19h, une fois que les taxibe et bus ont terminé leurs dernières tournées, le trafic automobile se raréfie soudainement. Plus de bouchons. Les rues se vident de ses passants. Les boutiques sont fermées. Seules quelques activités réservées aux noctambules persistent. Où sont passés les gens ? Chez eux, tout simplement. Pas besoin de confinement, ni de couvre-feu.

Probablement, ce n’est pas la volonté de sortir qui manque chez les jeunes ou les moins jeunes. Mais à l’évidence, deux paramètres sont restrictifs : l’argent et la sécurité. Rares sont les sorties au restaurant. Le pouvoir d’achat des ménages ne le permet pas. A l’exception du vendredi joli, les interactions économiques sont réduites au minimum. Les quartiers qui restent animés sont localisés au centre-ville du côté d’Analakely ou d’Antaninarenina. On est évidemment loin de New-York, la ville qui ne dort jamais. Pourtant, chaque heure supplémentaire d’activités engendre des revenus et des retombées économiques pour les opérateurs économiques, les salariés, le commerce, le transport, la TVA et donc pour l’Etat puis les citoyens.

Jusque dans les années 80, il était encore possible d’aller aux séances de 21h dans les salles de cinéma telles que les Rex, Ritz ou Roxy à Analakely, Kanto à Antanimena ou Soa à Andravoahangy, puis rentrer à pied ou en taxi, en passant par les tunnels. (Ritz et Rio à Toamasina). A l’époque, ce que les économistes appellent la dynamique économique nocturne existait encore bel et bien. « Tanàna mirehitra jiro » (ville de lumière) était un emblème. La ville bénéficiait d’une ambiance « bon enfant » et l’insécurité urbaine ou suburbaine n’était pas un sujet à la une.

Tout cela n’est plus envisageable en 2021. La peur est sur la ville. Les foyers sont barricadés dès que la nuit tombe. Toutes les constructions prévoient dorénavant des fenêtres avec des barreaux de fer, comme le sont les prisons. Certaines cités ferment les passages auparavant publics. Les rares boutiques ouvertes sont aux aguets. Les détrousseurs et les voleurs sont devenus les maîtres dans certains quartiers. L’insuffisance de l’éclairage public et le délestage récurrent sont devenus leurs complices. Samoela a beau chanter « Areheto ny poteau », seuls les propriétaires de voitures en profitent en ville. A quelques kilomètres, on se retrouve dans l’obscurité bravée par les paysans lève-tôt obligés de livrer leurs produits quotidiens ou par les familles acheminant un malade en urgence ou victimes de vandalisme.

La résilience exceptionnelle de la population a permis une adaptation en conséquence. Une fracture s’est installée au sein d’une société à deux vitesses : ceux qui ont des voitures, de l’argent et la protection sécuritaire d’un côté, et le reste du monde, de l’autre. La vie nocturne entre nantis, les réunions dans les salons ou les associations de la bonne société tendent à occulter la réalité aux yeux de nos décideurs. Pourtant, les faits sont têtus. Oui, à Madagascar, les conditions économiques d’un « confinement » et d’un « couvre-feu » permanents se sont installées au fil des années. L’économie en pâtit. Mais pas seulement. L’état d’esprit, la mentalité, l’éducation sont influencés directement par ce phénomène. Avec des conséquences inévitables sur le présent et le futur du pays. A voir de près.

Philippe RAJAONA

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