La Gazette de la grande ile

Fosses communes : A situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles et désespérées

Publié le 30 avril 2021

Face aux nombreux décès dusau Coronavirus ou à d’autres causes, le Gouvernement s’efforce d’agir. Il a ordonné notamment l’enterrement des dépouilles sans délais ni conditions. Cette mesure est discutable dans la mesure où un responsable de l’Organisation Mondiale de la Santé a déclaré qu’il n’est pas prouvé qu’un cadavre transmette le Coronavirus. Conscients de la virulence de la pandémie, nos compatriotesont la sagesse de se plier à la décision des autorités. Si les inhumations expresses pleines de stress ne sont pas contestées, il en va autrement des fosses communes qui donnent lieu à des controverses. Certaines personnes, parlant en leur nom propre ou au nom de leur ethnie, refusent catégoriquement toute idée d’enterrer leur proche dans une fosse commune inconnue et creusée à la va-vite, même dans la perspective d’une solution temporaire. Ont-elles tort ou raison ?

Pour certains observateurs étrangers ou cartésiens, l’obstination au strict respect des rites funéraires en ces temps difficiles se dérobe à la rationalité. Pourtant, nos us et coutumes font partie de notre culture et de notre identité. Au lieu de condamner, railler ou ignorer cette résistance aux fosses communes, il est préférable d’essayer de la comprendre. Dans l’inconscient collectif, les fosses communes sont réservées aux indigents et aux inconnus sans famille ou rejetés par la communauté. Extrêmement conservateurs, les individus opposés aux fosses coutumes tiennent au strict respect des coutumes, par crainte d’une malédiction. Pour eux, la colère des ancêtres est bien pire qu’une sanction pénale ou administrative. D’après certaines croyances vivaces, un individu qui n’a pas été enterré sur la terre de ses ancêtres et selon les coutumes ne connaîtra pas le repos de l’âme et viendra hanter les vivants. Selon de nombreuses personnes viscéralement animistes en dépit de leur chrétienté, creuser une tombe ou un caveau exige la bénédiction des ancêtres. Cette condition préalable doit faire l’objet d’un rite empreint de solennité qui exclut l’anonymat. Le caveau funéraire ne peut être creusé que par des personnes autorisées et à une date opportune fixée par un astrologue ou un devin en fonction des astres. Bref, pour les détracteurs des fosses communes, les coutumes funéraires doivent primer mais par définition, elles sont plurielles, c’est-à-dire qu’elles varient selon les ethnies, les régions et les castes, sachant qu’une même ethnie peut avoir des coutumes funéraires différentes.

Ce n’est pas de gaîté de cœur que l’Etat Malagasy creuse ces fosses communes destinées à recevoir les dépouilles mortelles. Nos dirigeants sont malgaches. Ils comprennent donc le malaise existentiel et la détresse morale des familles endeuillées. Ils sont très respectueux des us et coutumes de nos concitoyens mais « à situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles et désespérées ». Compte tenu du manque de médecins légistes et du débordement des morgues, la cause d’un décès n’est pas toujours déterminée avec certitude. Il est possible qu’un individu, décédé d’un arrêt cardiaque ou d’un accident de voiture, ait été contaminé par le Coronavirus et l’ai transmis à ses proches avant de passer de vie à trépas. Etant donné que tout déplacement d’un convoi funéraire risque d’aggraver la propagation du virus, l’Etat Malagasy a préféré ordonner, par pragmatisme et en vertu du principe de précaution, que les obsèques s’effectuent au plus près et au plus pressé, c’est-à-dire dans des fosses improvisées et provisoires. Pour éviter l’anarchie consécutive à des enterrements clandestins sur le premier terrain venu, le Gouvernement a eu raison de creuser des cimetières géants. Les fosses communes s’inscrivent donc parfaitement dans l’état d’urgence sanitaire. A présent, le Gouvernement doit rassurer les familles endeuillées dont un proche a été, ou sera, enseveli dans une fosse commune. Cela passe par une écoute des doléances et frustrations légitimes et par une règlementation adaptée.

Phil de Fer

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