La Gazette de la grande ile

Libertés de culte et d’expression : Le Pakistan remet la France à sa place

Publié le 28 mai 2021

En avril 2021, l’Ambassadeur de France au Pakistan a déclaré que « en raison des menaces sérieuses qui pèsent sur les intérêts français au Pakistan, il est recommandé aux ressortissants français et aux entreprises françaises de quitter provisoirement le pays. » La tension reste grande entre la France et le Pakistan. Ce dernier est peuplé de 217 millions habitants. 75% de sa population pratique l’Islam sunnite. Les musulmans pakistanais n’ont pas apprécié le fait que le Président Emmanuel Macron ait publiquement défendu en octobre 2020, le droit à la caricature et le droit à la liberté d’expression, pendant l’hommage national à Samuel Paty. Cet enseignant avait été décapité, pour avoir montré à ses élèves les caricatures du Prophète Mahomet publiés par le journal satirique Charlie Hebdo. Depuis, l’escalade n’a pas cessé d’augmenter. Le Premier Ministre pakistanais Imran Khan a récemment accusé la France « de mener une campagne islamophobe systématique sous le couvert de la liberté d’expression. » Cette situation explosive inspire une réflexion de fond pour comprendre les raisons de cette situation tendue.

Usant de leur liberté d’expression, les dessinateurs de Charlie Hebdo ont publié des caricatures du Prophète Mahomet qui ont heurté la sensibilité de nombreux musulmans. Certains d’eux eux ont réagi par des actes de violence. Emmanuel Macron a jeté de l’huile sur le feu en martelant l’attachement de la France à la liberté d’expression. Toute la supercherie réside là. Emmanuel Macron est de mauvaise foi en présentant la France comme le chantre des droits de l’homme et de la liberté d’expression alors que l’Histoire prouve le contraire. En 1629, le Cardinal de Richelieu a instauré les censeurs royaux. Abolie pendant la Révolution Française, la censure est rétablie par Napoléon puis pendant les deux Guerres Mondiales et les conflits coloniaux, notamment en Indochine, en Algérie et à Madagascar. Un bureau de censure est mis en place au Ministère de la Guerre. Les autorités française de l’époque musèlent les journaux et ferment les imprimeries qui évoquent les exactions et les désertions. Parmi les intellectuels qui dénoncent la censure, il faut citer Jean Jaurès et Pierre Mendès France. La censure ne se limite pas à la presse. Entre 1945 et 1975, plus de 3000 films sont interdits en France. La liste des chanteurs, dont au moins un titre a été censuré, comprend Renaud, Michel Sardou, Francis Lemarque, Léo Ferré, Jean Ferrat, Jacques Brel, Georges Brassens, Boris Vian et Charles Aznavour. La justice française a condamné certains essais et romans écrits par Frantz Fanon, Vincent Reynouard, Henry Miller, Ahmed Deedat, Roger Garaudy et Paul Aussaresses.

Les atteintes à la liberté d’expression sont si fréquentes que la France a maintes fois été condamnée. En 1995, la Cour Européenne des Droits de l’Homme a condamné la France pour atteinte à la liberté d’expression d’une députée du Parlement Européen. En 2017, la même Cour a condamné la France pour entrave à la liberté d’expression d’un conseiller municipal français. Ces faits indéniables démontrent que la France est très mal placée pour donner des leçons à la terre entière sur la liberté d’expression. En vérité, l’attitude de la  France est encore plus perverse que cela. En effet, elle applique toujours le « deux poids deux mesures » à propos de la liberté d’expression, comme le montrent les cas du caricaturiste Placid et de l’humoriste Dieudonné.

Le cas du caricaturiste français Placid est sidérant. En 2001, un livre intitulé « Vos papiers ! Que faire face à la police ? » est publié. En couverture, il y a le dessin d’un policier représenté avec un groin de porc. Le Ministère français de l’Intérieur porte plainte mais il n’obtient pas gain de cause. En effet, par jugement rendu en 2003, l’éditeur du livre (Michel Sitbon), son auteur (Clément Schouler) et le caricaturiste (Placid) bénéficient d’un renvoi des fins de la poursuite. En d’autres termes, ils sont déclarés innocents. Le Ministère Public interjette appel. On assiste alors à un revirement de situation. Par arrêt rendu en 2003 par la Cour d’Appel, les trois hommes sont déclarés coupables de diffamation et condamnés à des peines d’amendes. C’est un exemple flagrant de violation de la liberté d’expression. A l’opposé, les autorités françaises ne s’offusquent pas de la publication en 2006 par les journaux France Soir et Charlie Hebdo des caricatures du Prophète Mahomet parues initialement dans un quotidien danois. Il est clair que la France condamne les caricatures quand ça lui plaît et les condamne quand ça l’arrange. Le délit de blasphème a été supprimé en France depuis la Déclaration de l’Homme et du Citoyen de 1789 mais cela ne donne pas le droit à la France de piétiner les convictions religieuses des étrangers.

L’humoriste Dieudonné est également victime de la censure. Ce français d’origine camerounaise fait l’objet d’une chasse à l’homme par la justice et les médias français, à la fois parce qu’il tient de prétendus propos antisémites et parce qu’il dénonce les massacres commis par la France pendant l’esclavage et colonisation. Dans ses spectacles, l’humoriste rappelle volontiers que la France ignore ses crimes commis pendant l’esclavage et la colonisation au préjudice des pays africains. Selon Dieudonné souligne, la France n’admet pas les critiques contre Israël, pourchasse les individus qui ignorent les déportations de juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale et ferme les yeux sur les exactions perpétrées par l’armée israélienne conte les palestiniens. Les prises de positions de Dieudonné ont abouti à sa condamnation pénale en 2014 et à l’interdiction de ses spectacles. Parallèlement, le journaliste Eric Zemmour a tout le loisir de critiquer les immigrés et en particulier les musulmans.

Après avoir colonisé de nombreux pays de confession musulmane du Maghreb et d’Afrique de l’Ouest, la France s’étonne de la montée en puissance de l’Islam sur son territoire. Elle associe à tort Islam et terrorisme. Face à la flambée de l’islamophobie en France, la Ministre pakistanaise des Droits de l’Homme Shireen Mazari n’a pas complètement tort de soutenir en novembre 2020 que « Macron fait aux musulmans ce que les nazis infligeaient aux juifs. » La réflexion est certes excessive mais elle a fortement déplu aux autorités françaises qui n’ont pas apprécié l’amalgame. Cependant, les juifs d’Europe ont malheureusement souffert de discriminations et de persécutions avant d’être exterminés par les nazis. La France d’aujourd’hui admet volontiers la liberté d’expression lorsqu’on se moque de l’Islam mais elle refuse la liberté d’expression lorsqu’on raille le judaïsme, alors que la France est une république laïque. Si la France se retire provisoirement du Pakistan et évite l’affrontement, c’est parce qu’elle a peur de ce pays qui est plus vaste et plus peuplé que la France et surtout parce que le Pakistan, qui détient l’arme de dissuasion nucléaire, est libre de s’exprimer comme il le souhaite. La France peut imposer son diktat sur ses anciennes colonies d’Afrique mais certainement pas sur cette grande nation qu’est le Pakistan.

PN

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