La Gazette de la grande ile

vue de loin : IEM et ASEAN, de la Démagogie ?

Publié le 31 août 2021

A la lecture de l’IEM, on note l’annonce d’une émergence en 5 ans et une intégration de Madagascar au sein de l’ASEAN. A mi-mandat, qu’en est-il de ce projet? Quelle cohérence entre cet objectif et l’actuelle tentative de séduction du patronat français? L’IEM est-elle applicable et appliquée?

A la lecture de l’Initiative pour l’Emergence de Madagascar (IEM), on note d’entrée une annonce forte d’une orientation marquée vers l’ASIE. Voici quelques extraits pour étayer ce propos. Rubrique Résumé exécutif, page 5 : « Avec ses 594.000 km2, Madagascar est une île-continent appelée également par les pays du continent Asiatique : « La Frontière de l’Asie » et « La Porte de l’Afrique » ou encore « Le Cœur de l’Océan Indien ». Cette position géographique stratégique est favorable à une intégration facile et effective dans les marchés économiques tels que le COMESA, la COI, la SADC, etc. et un retour à la source des Malagasy en tant qu’Austronésiens, fondateurs du puissant bloc politique, économique et financier de l’ASEAN (Association des Nations de l’Asie du Sud-Est) ».

Plus loin, on lit dans la partie Histoire et fondements de la Nation, page 7 : « Le plan IEM tient compte du poids de l’histoire de Madagascar pour s’assurer que le pays emprunte la meilleure voie en vue de réaliser son objectif de croissance accélérée. Si, depuis toujours, les études historiques ont tenté de démontrer que les Malagasy sont arrivés accidentellement vers le XIVe ou XVe siècle, sans apporter de plus amples précisions, les recherches récentes démontrent que les premiers Malagasy sont arrivés très probablement sur la côte Ouest ou Nord-Ouest en canoë à balancier vers 2000 ans avant J.C. Il s’agissait de populations d’origine « austronésiennes », les proto-malagasy, appelés « Vahoaka » (de *va-*waka ‘peuple/ceux des canoës’ ou ‘peuple de la mer’, de *waka_*canoë (à balancier) »

Cette revendication fort appuyée est explicitée avec enthousiasme à la page 8 : « Ainsi, conscient des atouts de son peuple, acquis de par une trajectoire historique unique et accentués par ses qualités innées, Madagascar saura accueillir le courant de l’émergence avec une facilité certaine à l’instar des pays d’Asie du Sud-Est. De nos jours, les peuples d’origine austronésienne ambitionnent de former une force économique et financière. Les pays comme les Philippines, l’Indonésie, la Malaisie, Singapour, la Thailande, le Sultanat de Brunei, le Vietnam, le Laos, le Cambodge et la Birmanie ont formé un bloc économique puissant dénommé ASEAN, pour contrer les rapports de force économique et financier sur le plan international. »

L’auteur de l’IEM poursuit sans ambages ses certitudes, à la page 9 : « Le plan IEM consacre une importance particulière à l’intégration de Madagascar dans ce bloc économique. Cette initiative innovante sera un des axes stratégiques principaux de la diplomatie. En effet, il est grand temps pour Madagascar de faire muter son image d’éternelle économie de comptoir commercial en plateforme industrielle de transformation. L’objectif de ce document est de détailler le processus qui changera radicalement l’image de Madagascar en 5 ans. »

Puisque l’intégration dans l’ASEAN est affirmée dans l’IEM comme un axe stratégique principal de la diplomatie en vue d’une mutation économique, la question se pose sur la cohérence entre les choix de l’IEM et ce déplacement d’une forte délégation présidentielle auprès du MEDEF. Et surtout, qu’en est-il de la concrétisation de cette intégration? Où et quand, dans les discours ou les lois de finances depuis 2 ans, se profile une volonté d’aller vers l’ASEAN? Qu’en est-il du changement radical de Madagascar en 5 ans ?

La volonté de rapprocher Madagascar avec le bloc économique de l’Asie n’est pas à critiquer, en soi. Ce n’est pas nouveau d’ailleurs car, pendant la Première République, Madagascar s’est réclamé être le « carrefour de l’Asie et de l’Afrique ». A l’époque, l’identité de Madagascar a toujours été mise en avant. C’est pour cela que l’appellation « affaires africaines et malgaches » a été maintenue ou que la Grande Ile fit partie des initiateurs de l’OCAM  (Organisation commune africaine et malgache).

L’interrogation se porte plutôt sur les véritables convictions de l’auteur de l’IEM. Si un axe aussi stratégique est mis sous silence, ne doit-on pas remettre en cause l’authenticité et la pertinence de cette Initiative ? Est-ce que l’auteur de l’IEM pourrait éclairer l’opinion sur ce décalage entre ce qui est écrit et ce qui se réalise ? L’IEM est-elle un « velirano » (engagement sacré) ? Les citoyens méritent une explication. Autrement, cela s’apparente à de la démagogie ou à une simple vue de l’esprit.

Philippe RAJAONA

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