La Gazette de la grande ile

A Madagascar, la contestationcontre la construction du téléphérique d’Antananarivo enfle

Publié le 27 janvier 2022

Le ticket simple est annoncé à un euro alors que deux tiers des Malgaches vivent avec moins de 1,67 euro par jour. Une pétition exigeant l’annulation du projet a rassemblé près de 5 000 signatures.

Alors que les habitants d’Antananarivo font face à des inondations meurtrières liées à un développement urbain anarchique et au mauvais entretien du réseau d’évacuation des eaux, le projet de construction d’un téléphérique au cœur de la capitale malgache pour un montant de 152 millions d’euros n’en finit pas de soulever les critiques. Ses opposants ont remporté, lundi 17 janvier, une première bataille en contraignant le gouvernement à revoir le tracé de l’ouvrage censé résoudre le problème massif des embouteillages et de la pollution dans l’agglomération.

Porté par les entreprises françaises Poma et Colas, le téléphérique devait initialement relier quatre arrondissements de la capitale avec deux lignes de câbles. L’une d’entre elles aurait traversé la colline sacrée et le quartier Andohalo, cœur historique d’Antananarivo, où se trouvent le Palais de la reine et le Palais du premier ministre. Et, selon ce tracé, certains pylônes auraient jouxté la cathédrale d’Andohalo.

« Le téléphérique n’a pas sa place ici ! », se sont émus les Amis du patrimoine de Madagascar. L’association, qui regroupe intellectuels, étudiants en architecture et scientifiques, a également mis en garde contre les risques de glissements de terrain, réels à chaque saison des pluies.

« Tous les riverains y sont opposés, témoigne Eric Randrasana, ancien élève du collège catholique privé Saint-Michel, qui a refusé l’installation de pylônes au sein de la cour de l’école. « C’est un bâtiment vieux de cent trente ans, il serait défiguré. Et puis ce serait dangereux de faire passer une ligne de téléphérique au-dessus d’une école qui accueille 4 000 élèves.» Une pétition déjà signée par près de 5 000 personnes circule pour demander l’annulation du projet.

Le téléphérique fait partie des projets chers à Andry Rajoelina et figure parmi les engagements pris durant sa campagne présidentielle. « La question est de savoir quel est le meilleur moyen pour améliorer le transport urbain, alléger les embouteillages et réduire la pollution causée par les gaz d’échappement à Antananarivo», a t-il répété lors de son allocution télévisée de fin d’année.

Le maire de la capitale, Naina Andriantsitohaina, mène de son côté la contre-offensive sur les réseaux sociaux en plaidant presque quotidiennement sur son compte Twitter pour une capitale « moderne et plus verte». Une pétition des « pro téléphérique » a aussi été lancée pour défendre ce nouveau transport qui permettra d’« effectuer en trente minutes un trajet représentant d’une heure et demie à deux heures en véhicule». Quelque 1 300 personnes l’avaient signée à la fin de la semaine dernière.

Priorité discutable

Mais qui aura les moyens de monter dans l’une des 274 cabines prévues pour survoler la capitale ? Le téléphérique transportera « 40 000 passagers chaque jour. Le prix du ticket vaudra entre 3 000 et 4 500 ariary », soit un peu plus de 1 euro, avançait en septembre Gérard Andriamanohisoa, le secrétaire d’Etat aux villes nouvelles et à l’habitat. Le calcul suscite des doutes. Près des deux tiers des Malgaches vivent avec moins de 1,90 dollar par jour (1,67 euro), selon la Banque mondiale.

« Les tarifs annoncés ne permettent pas de couvrir les frais de fonctionnement du téléphérique et ils sont dans le même temps largement au-dessus des capacités financières de la majorité des Malgaches », pointe ainsi un bailleur étranger qui préfère rester anonyme.

A titre de comparaison, un trajet en minibus coûte 500 ariary. Le gouvernement prévoit cependant d’amortir l’investissement adossé à une garantie de crédit de l’Etat français d’ici à douze ans. Le Trésor a en effet consenti un prêt de 28 millions d’euros et la Société générale un emprunt de 88 millions d’euros garanti par la Banque publique d’investissement (BPI). L’accord a été signé à Paris, le 20 septembre 2021 par la ministre malgache des finances, Rindra Rabarinirinarison et son homologue français chargé du commerce extérieur, Franck Riester. A charge pour Madagascar d’assurer le financement complémentaire.

Ce soutien à un projet dont la priorité est discutable ne passe pas non plus inaperçu parmi les parlementaires de l’Hexagone. Le 16 décembre 2021, le sénateur communiste Pierre Laurent a déposé une question écrite au ministre de l’économie Bruno Lemaire : « L’extrême pauvreté [de Madagascar] et la situation dramatique des populations du sud touchées par la famine imposent une vraie sélectivité en matière d’investissements publics », écrit-il en demandant comment « a été validé le coût du projet en l’absence de mise en concurrence ».

Le sénateur réclame« l’abandon du projet » et « une concertation avec tous les acteurs concernés afin de consacrer les moyens prévus à un projet plus adapté aux besoins urgents de la population malgache ».

Source : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2022/01/25/a-madagascar-la-contestation-contre-la-construction-du-telepherique-d-antananarivo-enfle_6110952_3212.html

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