La Gazette de la grande ile

Ministre des finances : Atteinte par le virus du werawera

Publié le 14 avril 2022

Un communiqué du ministère des finances annonce triomphalement l’obtention par Madagascar d’une notation inaugurale B-/B avec une perspective positive, attribuée par l’agence de notation américaine Standard & Poor’s (S&P).

Le communiqué précise que l’obtention de cette notation inaugurale est la 1ère de l’histoire de la République de Madagascar. Pas de quoi pavoiser pourtant! Si ce n’était pas la 1ère fois, cette notation ne serait évidemment pas inaugurale, n’est-ce pas ?

Le communiqué conclut que “Selon S&P, cette notation reflète notamment les solides perspectives de Madagascar en termes de développement économique et social, soutenues par les importantes réformes structurelles mises en oeuvre au cours des dernières années, notamment pour améliorer l’environnement des affaires, lutter contre la corruption et assainir les finances publiques. Cette notation reflète également le niveau modéré et la structure très favorable de la dette publique de Madagascar, ainsi que les relations de confiance et de proximité que le pays entretient avec ses partenaires multilatéraux et bilatéraux, comme en témoigne notamment le programme de Facilité Elargie de Crédit récemment approuvé par le FMI.

La perspective positive associée à cette notation inaugurale constitue par ailleurs un signal fort et encourageant, ouvrant la voie à un rehaussement de la notation à court terme”.

  • Explications de texte Comment se font ces notations ?

C’est un passage obligé pour les pays souhaitant emprunter sur le marché financier. Les investisseurs ont besoin de ces notations pour évaluer les risques liés à un prêt à ces pays. Pour ce faire, les agences de notations se basent sur un certain nombre de critères comme l’endettement, son rythme de  remboursement, l’accès à l’électricité, les politiques structurelles,la gouvernance, le niveau de corruption. Vous verrez ci-dessous des notations données à Madagascar par la Banque Mondiale concernant certains domaines.

L’indicateur « Doing Business » de la Banque Mondiale classait Madagascar en 2020 au 161ème rang sur 190 pays, avec une note globale en dessous de la moyenne de 47,7/100. Si nous regardons l’accès à l’électricité, Madagascar est classé au 186ème rang avec une note de 24,1/100. Nous nous en serions doutés ! Et nous avons perdu 3 années, avant de signer le projet Sahofika !

L’évaluation des politiques et des institutions en Afrique donne lieu également à la notation CPIA de la Banque Mondiale pour chaque pays. Ainsi pour 2020, la note globale de Madagascar est de 3,3/6. Autre exemple de notation CPIA, pour la transparence, redevabilité et corruption dans le secteur public, Madagascar n’obtient pas la moyenne et a la note de 2,5/6.

Ce sont les institutions qui  lanceront les emprunts -pour Madagascar, ce sera donc Rothschild- qui vont payer ces agences de notation.

Que signifie la note B-/B ?

Cette agence de notation classe la dette des pays en 4 grandes catégories A, B, C et D, auxquelles s’ajoutent des sous catégories. Un peu comme les notes des élèves A++, A+, A-, selon la solvabilité de chaque pays. Ces notes conditionnent les capacités d’emprunt des Etats.

La notation B-de S&P correspond à ce que les investisseurs mettent dans la catégorie “de non- investissement”, ce qui veut dire qu’il y a de très hauts risques de non-remboursement, de faillite ou d’effondrement de la valeur des titres émis.

B, B- ou B+ correspondent à «non-investissement et très spéculatif», donc prêter des fonds à des pays avec ces notes est très spéculatif. Alors, si par miracle, demain la notation de Madagascar passe de B- à B, les titres émis sur Madagascar resteront dans la catégorie « très spéculatif ». Donc, cela changera très peu de choses.

Si des investisseurs se décident tout de même à prêter à ces pays, les taux d’intérêt vont être très élevés pour « compenser » le risque de non-remboursement.

Les missions du cabinet Rothschild

Le conseil des ministres du 10 novembre 2021 a fixé 3 missions pour le cabinet Rothschild :

– La préparation de l’accès aux marchés financiers internationaux pour la République de Madagascar, ainsi que la notation inaugurale du pays et l’amélioration des indicateurs de compétitivité de Madagascar.

– Le refinancement de la structure de capital d’Air Madagascar et la recherche éventuelle de nouveaux investisseurs, en fonds propres et /ou en dette.

– La mobilisation de financements pour les projets prioritaires du plan Emergence Madagascar.

Rothschild s’est donc acquitté de la 1èrepartie de la 1èremission à lui confiée, la notation inaugurale de Madagascar.

Nous attendons le prochain communiqué de la ministre des finances , quant à l’amélioration des indicateurs de compétitivité de Madagascar, une des missions du cabinet Rothscild.

  • Le fonds souverain

Pendant la campagne électorale, Rajoelina a martelé que si Madagascar continuait à se contenter des financements des bailleurs de fonds traditionnels, il resterait encore sous-développé même en 2050. Rajoelina veut “hisserMadagascar au rang d’économie émergente d’ici 2040, grâce au Plan Emergence Madagascar (PEM)”, qui finira enfin par être publié dans les prochains jours. Un PEM rabougri probablement, puisqu’il ne reste plus que 18 mois avant les élections. Et encore faut-il que Rothschild puisse mener à bien sa 3ème mission, à savoir « la mobilisation de financements pour les projets prioritaires de ce PEM ».

Mamimbahoaka comptait sur le fonds souverain créé en août 2021 pour financer le PEM, pensant sans doute que ce serait plus facile de mobiliser le financement. C’est oublier que le fonctionnement de ce fonds est scruté, suivi par le FMI et bordé de toutes parts. Cela fait partie des engagements de l’Etat dans le cadre du programme FEC.

De toutes manières, impossible d’aller sur le marché financier sans un programme en cours avec le FMI, auquel se réfère d’ailleurs le communiqué. La continuation de ce programme avec le FMI est un must. Le gouvernement va devoir tenir les engagements qu’il a pris dans le cadre de ce programme. Le prochain tirage est prévu mi-mai, ce qui signifie que la prochaine revue de ce programme va commencer incessamment.

Quelques exemples de points de discussion avec le FMI:

Pour la lutte contre la corruption, le gouvernement  va sûrement devoir s’expliquer sur le retard pris pourla nomination du DG de l’ARAI (Agence de recouvrement des Avoirs illicites) dont l’appel à candidatures a été lancé mi-octobre 2021 ?

Le rapport du cabinet indépendant pour l’audit d’utilisation des fonds Covid est-il maintenant disponible ?

L’engagement de limiter les arriérés vis-à-vis des pétroliers impose une hausse des prix à la pompe.

Quand aura lieu cette hausse et de combien ? Donner aux fonctionnaires du FMI des tee-shirts à l’effigie du ministre de l’énergie ne les amadouera pas !

Et, pendant cette réunion de printemps des institutions de Betton Woods du 18 au 24 avril prochain, bien d’autres engagements sont à discuter à Washington avec le FMI par la délégation de la ministre des finances. Le werawera ou la notation B-/B, avec une perspective positive, ne suffira certainement pas ! Le FMI va leur dire : Stop ! Asa fa tsy Kabary (Acta, non verba) !

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