La Gazette de la grande ile

Droit de révolte : La Loi du plus fort est-elle toujours la meilleure ?

Publié le 23 mai 2022

La révolte des pêcheurs

Le 30 octobre 2021, des communautés de pêcheurs riverains du site minier QMM sont venues réclamer des actions concrètes de compensation face à la dégradation de leurs conditions de vie provoquée par QMM. Les forces de l’ordre sont venues disperser les manifestants, blessant certains d’entre eux. Deux porte-paroles ont été arrêtés, et présentés le 2 novembre 2021 au parquet, menottés ensemble sur le trajet à pied de la gendarmerie au tribunal, comme de vulgaires criminels. Ils ont obtenu une liberté provisoire. Ce qui a laissé à ces pêcheurs le goût amer de se sentir abandonnés par le pouvoir public considéré même comme complice de QMM depuis une vingtaine d’années.

Mi-mars 2022, des poissons, crevettes et anguilles morts sont découverts autour du seuil déversoir de QMM. Le gouverneur annonce alors l’interdiction des activités de pêche dans les eaux de Manakana, d’Ambavarano et d’Andrakaraka, sans aucune autre mesure d’accompagnement. Quelques semaines plus tôt, QMM avait été autorisée par l’Autorité nationale de l’eau et de l’assainissement (ANDEA) à relâcher plus d’un million  et demi de mètres cubes d’eaux minières usagées.

Dans la soirée du 19 mai 2022, des communautés villageoises mécontentes de la suspension de la pêche ont érigé des barrages, et demandaient des compensations financières  journalières de 30 000 ariary pour la perte de leurs sources de revenus qui reposent essentiellement sur la pêche.

Des membres des forces de l’ordre venus sur place pour tenter de démanteler les barrages, mais ils ont été encerclés par les manifestants et délestés de leurs équipements dont des grenades lacrymogènes, des fusils et des boucliers. Les renforts militaires venus de la ville de Fort-Dauphin n’ont rien pu faire, car les manifestants ont menacé de s’en prendre aux membres des forces de l’ordre pris en otage. Ceux qui étaient blessés ont été finalement relâchés.

Le chantage de QMM

Vendredi 20 mai, 6 ministres (Défense nationale, Eau, Pêche, Mines, Environnement et Energie) ont été dépêchés sur place et ont pu négocier la libération des membres des forces de l’ordre encore retenus en otage. La tension sociale a baissé et des zébus ont même été sacrifiés pour l’occasion.

Déjà fin avril, QMM se disait être contrainte de réduire ses activités et est même allée jusqu’à arrêter les génératrices d’électricité qui approvisionnent pourtant la ville de Taolagnaro. Du chantage pur et simple ! La semaine dernière, la direction de QMM a même laissé entendre que QMM envisagerait de quitter Madagascar.

L’autre tactique de QMM est d’essayer de monter ses sous-traitants ainsi que ses employés contre les villageois riverains de la mine.

Le Petit Timonier va-t-il encore tergiverser comme d’habitude ?

Des ONG avaient déjà dénoncé l’asymétrie de pouvoir entre QMM et les communautés villageoises (Goliath contre David) non compensées par les autorités locales considérées comme corrompues.

Par exemple, le mari de la Directrice locale de l’ONE serait un employé de QMM et ils habiteraient dans une des cités de la QMM, ce qui renforce les suspicions de collusion.

Mais le dernier message du Président le 1er avril (aucunement un poisson d’avril) porté par le ministre de l’Eau, désignant sans ambages la QMM, responsable de la pollution de l’eau autour de la mine, renverse la vapeur, a conforté et semblé légitimer la lutte des villageois.

Serait-ce pour cela qu’aucune sanction n’a été retenue contre les manifestants qui ont pourtant séquestré des membres de forces de l’ordre ?

Il est incompréhensible que les résultats des analyses promises par l’Etat ne soient toujours pas rendus publics un mois plus tard. Les résultats sont-ils si catastrophiques qu’ils ne faillent pas les publier pour essayer de préserver la paix sociale ? En tout cas, cela permet à QMM de se dédouaner et de ne pas reconnaître jusqu’ici sa responsabilité.

Pourtant, un rapport de l’expert Dr Emmerman confirmait déjà que les eaux rejetées par QMM dans les lacs et rivières, où les populations pêchent et prennent de l’eau pour leurs besoins quotidiens, contiennent de l’uranium, du plomb, du cadmium et de l’aluminium. Elles contiendraient même à certains endroits 40 fois pour le plomb et 50 fois pour l’uranium, des limites autorisées par l’OMS pour l’eau potable. Selon ce rapport, les comportements de QMM démontreraient clairement qu’ils sont parfaitement conscients de ces problèmes. http://www.andrewleestrust.org/blog/wp-content/uploads/2021/05/ALT-UK-Evaluation-of-QMM-_Wastewater_ Discharge_by-Dr-S-Emerman-2021.pdf .

Grand timonnier, ne dites plus « qu’il n’est pas de problème qu’une absence de solution ne finisse par résoudre ». C’est trop grave, car QMM est en train d’empoisonner votre peuple ! Vous n’avez pas le droit de le sacrifier au nom du PIB de Madagascar.

Ces manifestations de la population équivalent à des émeutes de la faim et justifient cette révolte. « Ventre vide n’a pas d’oreille » ! Comme au 19ème siècle, la révolte des canuts au nom du principe « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ».

L’autre leçon importante à tirer, c’est que les forces de l’ordre ne  peuvent pas contenir une manifestation, lorsque le surnombre des manifestants est capable de les déborder.

La parole commence à se libérer

La révolte dédouble le droit et oppose l’ordre légal à l’ordre légitime. Et “l’élément essentiel de la révolte, c’est la parole qui affirme un droit au nom d’une population à laquelle il est dénié”.

De nombreuses protestations contre des décisions considérées unilatérales du gouvernement, sans consultation préalable des populations locales concernées, commencent à voir le jour, notamment sur les réseaux sociaux.

Déjà, la construction du colisée et le projet Tanamasoandro ont dû être abandonnés.

Dans une interview sur une télévision privée Elialana Bezaza, secrétaire national du parti PSD et petite-fille du président Tsiranana, avait même déjà osé demander au Leader bien-aimé de se séparer d’un de ses plus proches conseillers occultes qui se définissait comme faisant partie de son shadow cabinet.

Le dernier conseil des ministres a décidé la construction d’un stade couvert de 4 000 places à Mahajanga (Déjà, on peut se demander si un tel projet est une priorité compte tenu de l’indigence de la population et de sa situation au bord de la famine).

Les terrains de tennis du Tennis Club de Mahajanga doivent être détruits et reconstruits ailleurs. De surcroît, la partie de la rue située entre les terrains de tennis et le lycée Philibert Tsiranana va être condamnée, obligeant les usagers à faire un grand détour.

Eliana Bezaza vient de récidiver et de poster sur les réseaux sociaux une vidéo qui fait le buzz. Elle proteste contre cette décision et appelle la population majungaise à manifester publiquement leur opposition à ce projet. Quel sort lui sera-t-il finalement réservé ? Le gouvernement va-t-il faire la sourde oreille et aller de l’avant ?

Le SECES Antananarivo, après avoir observé des journées d’université morte, vient d’entamer une grève d’avertissement de 72 heures (on ne saisit d’ailleurs pas trop la subtilité des différences entre ces deux modes de protestation). Ces enseignants entendent ainsi protester contre ce qu’ils considèrent comme un manque de considération de Rajoelina vis-à-vis des problèmes de l’Université. Au cas où ce dernier persiste à les ignorer, ils pensent enclencher la vitesse supérieure et aller vers une grève générale.

Arriveront-ils à entraîner le PAT et les étudiants dans leur mouvement jusqu’à une révolte ?

Mamimbahoaka ferait bien d’y réfléchir avant qu’il ne soit trop tard, car ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières.

La Gazette

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