La Gazette de la grande ile

Pire que Daewoo

Publié le 25 mai 2022

Les PTF ont-ils décidé de lâcher le Président ?

En novembre 2008, la population apprenait par un article du Financial Times l’existence d’un accord passé par l’Etat à Daewoo Logistics. Il prévoyait la location de 1,3 millions d’hectares pour une durée de 99 ans. Le Petit Timonier avait déjà menti à l’époque en affirmant que le patron de cette société coréenne était un escroc international recherché par Interpol. S’il est vrai que l’ancien patron du groupe Daewoo Lim Woo-Choong a bien été condamné en 2006, à dix ans de prison pour fraude et détournement, Daewoo Logistics était issu du démantèlement de cet ancien groupe Daewoo.

Mais Rajoelina en avait fait l’un de ses chevaux de bataille contre Ra8 et avait alors déclaré « Dans notre coutume, c’est interdit de vendre ou de louer des terrains à des étrangers ».

Tout le monde connaît la suite.

4 millions d’hectares d’agropoles, nouvelle forme d’accaparement de terres

Elaborée discrètement en septembre 2019, la mise en œuvre de la stratégie nationale de l’agrobusiness a été validée le 15 juillet 2020, et prévoyait 4 millions d’hectares d’agropoles. Ce qui est supérieur à la totalité des surfaces cultivées par les paysans malgaches sur l’ensemble de l’île et représente 3 fois la surface convoitée par Daewoo Logistics.

36 agropoles ou pôles de croissance agricole couvrent actuellement 3,5 millions d’hectares en Afrique. Ces agropoles font maintenant partie de la gamme d’outils de promotion du développement de l’investissement agro-industriel, comme les Zones Economiques Spéciales (ZES), que les dirigeants africains expérimentent pour “libérer le potentiel agricole de l’Afrique”, sur le conseil de l’International Institute for Sustainable Development” (IISD).

Ils sont en fait utilisés comme un moyen de contourner les impacts négatifs et la (mauvaise) publicité qui ont résulté de la location de vastes étendues de terres agricoles aux investisseurs. Dans les faits, c’est une nouvelle forme de ce qui est communément appelé «accaparement des terres », une néo-colonisation.

Comme pour les Zones Economiques Spéciales (ZES), les agropoles désignent un ensemble d’entreprises, de producteurs et de services circonscrits dans une aire géographique donnée, qui bénéficieront de mesures relatives aux incitations fiscales et à la protection des investissements.

Il s’agit de faciliter l’entrée massive dans le secteur agricole de grands acteurs privés non agriculteurs, notamment des firmes multinationales et des investisseurs privés. Le ministère de l’agriculture a d’ailleurs lancé un appel à manifestations d’intérêts de projets d’agri-business.

Conférence nationale pour l’autosuffisance alimentaire

Le 11 mai 2022, le Président inaugura de nouvelles infrastructures au Centre NAtional de Recherche Appliquée au DEveloppement RUral (CENRADERU) ou FOibem-pirenena momba ny FIkarohana ampiharina amin’ny Fampandrosoana ny eny Ambanivohitra (FOFIFA).

Dans son allocution, il annonça le lancement d’ici le 26 juin 2022 du Plan de développement agricole pour l’autosuffisance alimentaire de Madagascar. Donc, 3 ans et demi après sa prestation de serment ? C’est confirmer que l’autosuffisance alimentaire qui ne figure qu’en n°9 des 13 velirano, se trouve en queue de peloton de ses priorités ! Mais, c’est comme si tout d’un coup il s’est réveillé et se rappelle avoir oublié quelque chose de très important !

En effet, le même jour, le Leader bien-aimé adressa une lettre-instruction à tous les membres du gouvernement dont l’objet est l’accélération de la mise en place du plan de développement de l’agriculture en vue de l’autosuffisance alimentaire.

Une semaine plus tard, le conseil des ministres du 18 mai 2022 décide la tenue d’une Conférence Nationale pour l’autosuffisance alimentaire les 16, 17 et 18 juin 2022. Le compte-rendu de ce conseil des ministres précise bien qu’il s’agit de la mise en relations des investisseurs nationaux avec les propriétaires terriens dont l’Etat, ainsi qu’« accessoirement » la création d’emplois par le biais des titres verts. Out les paysans malagasy !

Cette conférence nationale pour l’autosuffisance alimentaire n’est ni plus ni moins qu’une opération de promotion des agropoles, cette nouvelle forme qu’a pris l’accaparement de terres.

La persévérance des PTF

 L’adoption de deux décrets sur la création et la gestion des agropoles figurait parmi les conditionnalités de la 3ème tranche d’aides budgétaires du projet PACE III de la BAD.

Le document du groupe de la Banque Mondiale « Diagnostic du secteur privé-Créer des marchés à Madagascar » recommande, sous couvert de l’expression “Amélioration de l’environnement des affaires”, la possibilité pour les investisseurs étrangers de devenir propriétaires de terres. Le FMI enfonce le clou dans le cadre de la FEC.

Dans sa lettre d’intention au FMI, la ministre des finances annonce son intention de “renforcer l’égalité de traitement des investisseurs nationaux et étrangers, et clarifier les questions d’accès à la terre et des droits de propriété”.

Comment comprendre les 152 millions d’euros gaspillés pour le téléphérique, autrement qu’un piège tendu à Rajoelina par les Français, sachant pertinemment que ce projet ne tient pas la route et sera rejeté par la population ?

La boucle est bouclée ! Et le petit timonier n’a rien vu venir, plonge la tête la première et se fait le 1er promoteur de cette nouvelle forme d’accaparement de terres, tout en y gaspillant 724 millions ariary sur les fonds propres du Trésor ! Bien joué les PTF !

Quel retour d’expérience des agropoles africains ?

Nous ne citerons que ce paragraphe tiré d’une étude de plusieurs ONG dont Action contre la faim, intitulée “L’impasse des pôles de croissance agricoles” https://ccfd-terresolidaire.org/wp-content/uploads/2017/06/rapport_pcaa_exe_ok.pdf : «Les premiers bénéficiaires des pôles de croissance agricoles sont les entreprises de production, transformation et de commercialisation qui sont visées par les différentes mesures d’incitation que concentrent les pôles. Les productrices et producteurs à petite échelle sont quant à eux destinés à être, soit déplacés pour libérer des terres pour les investisseurs, soit formés pour devenir employés sur les plantations, méga-fermes ou dans les usines des firmes, soit contractualisés pour fournir des produits agricoles aux entreprises agroalimentaires à partir de la part –généralement minime – de terres aménagées qui revient aux agriculteurs familiaux. Les pôles de croissance agricoles cumulent donc les mêmes risques d’exposition des ouvriers et producteurs aux diktats d’entreprises agroalimentaires contrôlant les chaînes d’approvisionnement internationales. Concurrence déloyale également à l’encontre des agricultures familiales sur l’accès aux terres, aux financements et aux incitations ou subventions que les projets d’irrigation à grande échelle, de contractualisation et de développement de chaînes de valeur, d’acquisition de terres à grande échelle et de plantations, particulièrement pour les femmes ».

Conclusion

Déjà, de nombreuses familles malagasy dépouillées de vastes terrains fertiles au profit des colons français  n’ont jusqu’ici pu les récupérer.

La mise en place de ces agropoles va réduire les paysans malgaches à devenir des ouvriers agricoles comme du temps de la colonisation. Mais est-ce bien le modèle de société que Rajoelina veut offrir aux générations futures ?  A Madagascar, on ne pourra pas développer l’agriculture sans le concours des petites exploitations familiales, car ces agropoles rappelant trop le modèle colonial seront rejetés sous une forme ou une autre.

Rajoelina est tombé dans le piège de la Finance Internationale et risque de tomber comme Ra8, lorsque la population sera conscientisée des conséquences sur le foncier de cette stratégie nationale de l’agri-business.  Selon un anthropologue malagasy, « la terre est sacrée, car elle appartient aux ancêtres. C’est là où on habite, où on plante, là où se trouve le tombeau des ancêtres. La terre est un objet de vive émotion à Madagascar ».

Mamimbahoaka ferait bien de méditer ces paroles d’un Sachant.

La Gazette

Lire aussi