La Gazette de la grande ile

Conférence nationale : Destinée à l’agrobusiness et aux investissements étrangers

Publié le 16 juin 2022

Début juin 2022, Rajoelina inaugurait l’unité d’abattage et de découpe de poulets MABEL du groupe Inviso. Lors de son allocution, le président a déclaré : « L’Industrialisation du pays me tient particulièrement à cœur, car c’est de cette manière que nous atteindrons l’autosuffisance alimentaire. Les crises sanitaires et économiques mondiales nous ont prouvé que les pays qui produisent localement ont pu amortir le choc. Face à cela, l’Industrialisation de Madagascar s’est imposée comme une urgence pour que notre économie soit plus autonome ».

Une unité d’abattage et de découpe de poulets va-t-elle réellement permettre d’augmenter la production disponible et la sécurité alimentaire ?

Le groupe Inviso et l’agrégation agricole

C’est l’ancien conglomérat SMTP qui s’est rebaptisé Inviso group, créé et dirigé par Danil Ismaël (dont un fils avait été kidnappé en 2017 pendant 22 jours). Ce Karana est également propriétaire à Maurice de l’ex-Trianon Shopping Park, un complexe commercial rebaptisé en 2018 en La City Trianon (clin d’œil à la City Ivandry ?). https://inviso-group.com/poles/

Selon le communiqué de la présidence, Mabel travaille actuellement avec 47 éleveurs de 85 000 poulets par cycle, soit en moyenne 1800 poulets par éleveur. Pour les poulets de chair standards, le cycle dure environ 40 jours. Théoriquement, les éleveurs peuvent donc faire une dizaine de cycles de production par an, soit 18 000 poulets.

Mabel fournit les poussins d’un jour, la provende . En fin de cycle, Mabel achète les poulets.

Ce modèle a l’avantage, pour l’éleveur, de pas avoir à chercher le financement des poussins et de la provende.

Mabel y trouve largement son compte, puisqu’il tire déjà sa marge dans la mise à disposition des poussins d’un jour, ensuite sur la provende fournie, sur le financement et enfin sur la commercialisation des morceaux de poulets. De surcroît, elle s’assure une régularité d’approvisionnement avec l’amont productif. En résumé, c’est une intégration verticale au moindre coût pour l’investisseur. Et tout bénéfice pour lui !

Reste à voir donc qui y gagne le plus dans cette chaîne de valeurs ! Si l’éleveur a bien respecté le cahier des charges (démarrage, finition etc..), que se passe-t-il, par exemple, si le poulet n’atteint pas à la fin du cycle le poids théorique prévu ? Le partage de la valeur ajoutée est la question fondamentale, et il est illusoire de penser qu’il sera équitable.

Ce business-model est promu en Afrique et en Asie par beaucoup d’institutions de développement, et on l’appelle agrégation agricole. Dans cet exemple concret, Mabel est l’agrégateur et les éleveurs les agrégés.

La loi sur l’agrégation agricole à Madagascar

La loi 2021-020 sur l’agrégation agricole avait été adoptée le 30 mai 2022 par les députés et par le sénat sans amendement, le 9 juin 2022. Cette Loi viserait à encadrer les relations entre les groupements de paysans appelés agrégés et les opérateurs dits agrégateurs. Ces derniers sont censés apporter les financements, les intrants et de nouvelles techniques de production.

Il est anormal et malheureux qu’une telle loi, censée changer les modes d’organisation du monde paysan vers une agriculture productiviste, ait été votée à la va-vite et n’ait pas fait l’objet d’une consultation plus large ainsi que d’une vulgarisation préalable.

Mais il y avait sans doute urgence, car cette loi devait absolument être votée avant la fameuse Conférence Nationale pour l’autosuffisance alimentaire. Toujours urgence et précipitation !

La Conférence sur l’autosuffisance alimentaire

Contrairement au colloque sur le foncier qui s’est tenu directement au niveau national, cette conférence pour l’autosuffisance alimentaire aurait été précédée de réunions régionales dont malheureusement il n’y a pas du tout eu d’échos.

Force est donc de s’appuyer sur la 1ère lettre du 11 mai 2020 du président aux ministres. On y lit notamment  que pour assurer la sécurité alimentaire, plusieurs mesures ont déjà été décidées, notamment :

– l’appui aux paysans en financements, semences améliorées, intrants agricoles (on ne connaît pas le contenu, ni  les modalités de ces mesures jusqu’ici).

– et surtout la coopération avec le secteur privé et les investissements directs étrangers qui seront évidemment nécessaires pour pouvoir réaliser de grands projets d’agrobusiness. Il appartient au gouvernement de mettre en place un système incitatif pour attirer davantage d’investisseurs (sous-entendu, étrangers) dans le secteur agricole.

Et ce cadre incitatif, c’est évidemment cette loi sur l’agrégation agricole.

Investissements directs étrangers

Le vrai objet de cette conférence nationale est contenu dans le paragraphe précédent. Il s’agit d’ouvrir aux investissements directs étrangers le secteur agriculture et élevage, et indirectement l’accès à la terre.  Le régime de Mamimbahoaka veut le faire valider par cette conférence nationale, afin qu’il n’ait pas la même mésaventure que Ra8 avec l’affaire Daewoo. Ne soyons pas alors surpris si par exemple Elite Agro d’Abu Dhabi revienne sur le tapis dans le bas Mangoky, où il y a 50 000 ha de nouvelles terres selon Rajoelina.

Une société du désert arabe qui va apprendre aux Malagasy de nouvelles techniques agricoles manara penitra sur la riziculture. Comme s’ils ont de meilleures techniques que les Japonais ou les Chinois qui coopèrent déjà avec les paysans malagasy. A moins que ce ne soit de la riziculture goutte à goutte, méthode que nous ne connaissons pas !

Les publicités du ministère de l’agriculture et de l’EDBM ne parlent pas du tout des petits paysans, ni du développement de l’agriculture familiale, mais uniquement des gros investisseurs et selon la formule consacrée, des rencontres B to B (business à business) sont prévues.

Rajoelina ne devrait pas tourner autour du pot et prendre les Malagasy (enfants du Bon Dieu) pour des canards sauvages ! Comme on dit en malagasy « tsy misy mangidy hoatry ny sakay, hono, fa rehefa teny ierana laitra ihany » (rien ne pique plus que le piment, mais lorsqu’on se met d’accord pour en manger, on arrive à le supporter).

Dans cette nouvelle relation agrégateur/agrégés, il est clair que la balance penchera clairement en faveur de l’agrégateur dans le partage du risque industriel et de la valeur ajoutée.

Avec un tel système, ce ne sera pas demain que les Malagasy prendront les rênes économiques et financiers du pays. Même l’agriculture et l’élevage vont lui échapper bientôt !

Tel est le projet de société que Mamimbahoaka nous propose.

Pendant ce temps, le prix du paddy chute dans l’Alaotra par rapport aux prix de l’année dernière à la même période. Pourquoi la SPM n’irait-il pas là-bas acheter le paddy à un prix décent et ne pas laisser seul et démuni le pauvre riziculteur qui doit passer par les bonnes volontés des collecteurs ? Peut-être le paysan en produira-t-il moins l’année prochaine ?

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