La Gazette de la grande ile

Conférence pour l’autosuffisance alimentaire : 115 000 ha pour les investisseurs (étrangers ?)

Publié le 18 juin 2022

Depuis son accession à la présidence, Rajoelina a totalement négligé le secteur agriculture qui représente pourtant près du quart du PIB national. Il est vrai que le monde paysan n’est pas trop son « truc », et il n’a jamais cherché à savoir comment vivent ces 80% de la population qui sont en milieu rural.

C’est ainsi par exemple qu’il a osé parler de riz qui nécessiterait 2 ans avant d’être récolté, afin de se disculper de son choix d’importer du riz indien pour concurrencer les paysans malagasy. Ou parler des « omby vositra » (zébus non destinés à la reproduction, mais à l’engraissement) comme si cela signifiait qu’ils étaient circoncis et pouvaient reproduire!

3 ans pour comprendre la grande importance de ce secteur primaire !

Il a donc lancé cette idée de conférence nationale pour l’autosuffisance alimentaire. Faisons pour le moment l’impasse sur les différences entre autosuffisance alimentaire, sécurité alimentaire ou souveraineté alimentaire. (Par exemple, en France c’est le ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire). Restons-en donc pour le moment à autosuffisance alimentaire.

Sa 1ère conclusion paraît très logique : Madagascar produit actuellement 4 millions de tonnes de riz avec un rendement moyen de 2 tonnes à l’hectare. Augmenter de 25% ce rendement apporterait 500 000 tonnes supplémentaires. Plus de nécessité d’importer du riz ! Et le tour est joué.

Assurance et commercialisation

Cependant, il faudrait sans doute se poser d’abord la question de savoir si le riziculteur a envie d’augmenter sa production. Pourquoi le ferait-il si, en fin de compte, il va gagner à peu près la même somme car les prix vont diminuer avec l’augmentation de la production disponible. C’est ce qui se passe déjà maintenant au Lac Alaotra où les paysans sont obligés de brader leur récolte car ils doivent rembourser rapidement les banques.

Si, pour améliorer le rendement à l’hectare, ils doivent encore emprunter pour acheter les semences, les engrais au lieu d’utiliser une partie de la récolte précédente et les zezi-pahatra (engrais provenant des parcs à bœufs). Au cas où la sécheresse ou une inondation survient, ils risquent de perdre toute la récolte tout en devant rembourser l’institution de crédit.

Lors de ce qui était appelé « la révolution verte » en Inde, des millions de paysans ont tout perdu comme ça et nombre d’entre eux se sont suicidés. Si un système d’assurance n’est pas mis en place, le paysan restera rationnel et limitera son risque en utilisant les techniques traditionnels qui ne l’obligent pas à devoir emprunter.

Par ailleurs, si un système de commercialisation qui garantit un prix minimum n’est pas mis en place, cela n’incitera guère le riziculteur à prendre des risques pour augmenter sa production.

Le secteur vanille nous  fournit un bon exemple. Mamimbahoaka avait promis monts et merveilles en 2018, et actuellement, peu de ventes de vanille verte se font au dessus du prix minimum de 75 000 ariary/kg. Avec comme conséquences prévisibles, une diminution de la production l’année prochaine !

D’autant plus qu’un certain nombre de nouveaux opérateurs semblent vouloir interférer sur le marché de la vanille avec la bénédiction du ministère du commerce, en créant une sorte de Conseil National de la Vanille.

Où trouver les sous pour les subventions ?

Parmi les idées avancées par Mamimbahoaka, subventionner les importations d’intrants et de matériels agricoles en les détaxant. Diminuer les taux d’intérêt de la microfinance actuellement de 3%. Donc encore des subventions, mais avec quels moyens ?

Le Trésor a déjà du mal à « boucler ses fins de mois » et à payer les employés de la fonction publique, les marchés relevant du FER, les arriérés de l’Etat et de la Jirama vis-à-vis des pétroliers, où va-t-il trouver le financement nécessaire de ces nouvelles subventions? Comme cette histoire de salaire minimum du privé à 250 000 ariary, dont la Cnaps et le secteur privé attendent toujours la sortie du décret d’application. En attendant, les employeurs doivent régler ce que leur réclame la Cnaps.

Des terres pour les étrangers.

Nous y voilà !

Après moult circonvolutions, des guichets agricoles par ci, des centres d’approvisionnement par là, réduction des taux d’intérêt de la micro finance, matériels agricoles exemptés de droits de douanes … des mesurettes lancées à la volée sans aucun cadre global.

En fait, la mesure phare de cette conférence nationale : Elargir la superficie cultivée par l’agro business, de 5 000 hectares au minimum par région avec “la participation des paysans, des opérateurs économiques et des financiers “!

Cela fait 115 000 hectares au minimum à réserver aux investisseurs qui ont les moyens, c’est-à-dire les financiers étrangers tels Tozzi Green qui continue à accaparer des milliers d’hectares dans l’Ihorombe. Ou les gros Karanas de la place accapareurs de terres comme à Mampikony Port Bergé ou Bobasakoa. Ou celui qui accapare une grosse partie de la chaîne de valeur de la filière avicole, et qui a volé à Ra8 son projet de ranching de zébus aidé par la SFI, filiale de la Banque Mondiale.

Et l’Etat va de surcroît les aider à améliorer le taux de rentabilité interne de leurs projets en défiscalisant les importations d’intrants et de matériels.

En clair, le message de Mamimbahoaka est simple : puisque les petits paysans ne font pas l’affaire, je vais faire appel aux gros investisseurs étrangers. Tant pis pour eux, pour ces produceurs de vanille!

Encore beaucoup à apprendre

Rajoelina a encore beaucoup à apprendre, et même deux mandats n’y suffiront sans doute pas. Alors que la dégradation continue de la situation demande des mesures urgentes, notamment sur la gouvernance. Mais même s’il en parle, en comprend-il au moins la signification ?

Le document « Profil des systèmes alimentaires de Madagascar », sur lequel ont travaillé la FAO, la délégation de l’UE et le Cirad, a été remis à Rajoelina. De nombreux enseignements s’y trouvent, et vous pouvez telécharger sur le site de la FAO  ce document fort instructifs explorant plusieurs diemensions de la sécurité alimentaire. https://www.fao.org/documents/card/fr/c/cb6861fr/

Par exemple, 5 zones homogènes quant aux problématiques des systèmes alimenatires ont été identifiés, et les mesures évidemment différenciées. Une des 1ères mesures concerne le renforcement de la décentralisation pour mieux définir les priorités régionales.

Cela va à l’opposé de la pratique Rajoelina qui est une centralisation excessive du pouvoir politqiue et financier, jusqu’à accaparer les pouvoirs des collectivités décentralisées. S’il ne change pas, cela réduira l’efficacité des actions du gouvernement, dont l’indice d’efficacité n’est actuellement que de -1,1 sur une échelle allant de -2,5 à +2,5. Oui, la gouvernance est primordiale dans toute organisation.

Espérons que Mamimbahoaka trouvera le temps, ne serait-ce que de parcourir, tant il y apprendra énormément de choses

La Gazette

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