La Gazette de la grande ile

Révolte, résignation ou révolution ? Les petits ruisseaux font les grandes rivières

Publié le 23 juin 2022

Nicolas Sarkozy était qualifié d’hyperprésident par son omniprésence tout au long de son mandat.

François Hollande s’est qualifié lui-même de « président normal ».

Emmanuel Macron a sans doute voulu prendre le contrepied de son prédécesseur en voulant devenir, bien avant son élection, président jupitérien. C’est tout un symbole, car ce dieu romain gouvernait la terre, le ciel et était le roi des Dieux.

Rajoelina, avec toutes les institutions sous son contrôle, l’Assemblée Nationale, le Sénat, la HCC, le CENI et les chefs de région, (rebaptisés gouverneurs et nommés par lui contrairement à la Constitution), pourrait être qualifié d’hyper jupitériens.

Cette grave violation de la Constitution aurait dû  valoir une mise en accusation devant le Parlement, sans aucune chance d’obtenir la majorité des deux tiers, compte tenu de la composition du Parlement.

Cette concentration du pouvoir politique se double d’une centralisation excessive en matière financière (ce que n’a plus supporté le MMM), car tout investissement d’un ministère supérieur à 50 000 dollars doit être contresigné par le Premier ministre et le Président. La conséquence directe visible est la très faible exécution budgétaire.

Un contre-pouvoir peut-il exister ou naître malgré cela ?

De quelle façon ?

– Communiqués

Certains groupements manifestent leur opposition en publiant des communiqués, comme par exemple le Syndicat des Magistrats de Madagascar (SMM). Ils ont publié un communiqué officiel maintenant leur opposition à la proposition de Rajoelina de créer un Tribunal spécial Foncier.

Tout comme le syndicat des corps du ministère des Affaires Etrangères (SYNCORMAE), qui condamne fermement les actes de dénigrement et propos discriminatoires des instances hiérarchiques, à connotations racistes à l’égard de ses membres. Il semblerait par exemple que les employées « côtières » n’auraient pas le droit de tresser leurs cheveux (randrana).

– Grèves

Certains manifestent leur opposition en faisant grève, comme par exemple le Personnel Administratif et Technique (PAT) des universités pour réclamer leurs arriérés de salaires. Heureusement, dans l’avenir, leurs salaires vont enfin être intégrés dans la solde des fonctionnaires et réglés directement par le Trésor.

Ce n’est pas malheureusement le cas de ces étudiants en 7ème et 8ème année de médecine, encore obligés de manifester actuellement devant le ministère de la santé pour réclamer leurs salaires.

– Communiqués et grèves

Certains groupements comme le SECES font les deux simultanément. Mais sans résultat, car leur ultimatum a tout simplement été ignoré par Rajoelina.

Le SECES s’est résigné à reprendre les cours, par « souci de l’avenir des enfants du peuple ». Il dit préférer « attendre dans la sagesse et la sérénité d’éventuelles nouvelles structures qui oseraient placer l’enseignement supérieur et la recherche scientifique dans les priorités de l’Etat ».

Autrement dit, plus rien à attendre du régime Rajoelina. Ils patienteront jusqu’à la mise en place d’un nouveau régime. Rien que ça !

Le ministre des Affaires Etrangères semble avoir pris de haut (il est vrai que c’est un grand homme !) le communiqué du SYNCORMAE et a répondu qu’il rejette ce qu’il qualifie de pressions disproportionnées, sous quelque forme que ce soit (ultimatum, menaces…).

Résultat des courses : ce syndicat et le SEMPIMIRA (Sendikan’ny Mpiasan’ny Ministeran’ny Raharaham-bahiny)  ont déposé un préavis de grève, le mouvement de contestation devant commencer ce vendredi 24 juin 2022 pour une durée illimitée.

– Conférences de presse

Le Syndicat National des Administrateurs Civils (SYNAD) a eu recours, deux fois déjà, à une conférence de presse. La dernière a demandé à ses membres et aux préfets une application stricto sensu des lois et règlements, un traitement égalitaire de «tous les partis politiques souhaitant organiser des meetings politiques qui remplissent les conditions exigées par la loi ».

Le SYNAD a également rappelé que les administrateurs civils sont soumis aux obligations de réserve et de neutralité politique dans l’exercice de leurs fonctions.

Effectivement, selon l’article 39 de la Constitution, « L’Etat garantit la neutralité politique de l’administration, des forces armées, de la justice, de la police, de l’enseignement et de l’éducation ».

Descentes dans la rue

Comme la population locale de Nosy-Be qui s’est massivement ruée à la prison pour réclamer la libération sans condition de la reine du salegy Ninie Donia, arrêtée la semaine dernière et mise en détention préventive par le procureur pour risque d’atteinte à l’ordre public.

Elle a depuis longtemps défendu des victimes de non-droit notamment sur des litiges fonciers. Mais elle aurait surtout le défaut d’être une militante TIM.

Manifestations parallèles

Comme pour montrer et mesurer leur force, souvent les partis politiques adverses organisent des manifestations parallèles.

Cette fois, la compétition va jusqu’au plan des religions : Rajoelina n’a pas répondu à l’invitation du FFKM au culte œcuménique organisé à l’Eglise catholique d’Analamahitsy, contrairement à quelques ténors de l’opposition.

Rajoelina a préféré faire honneur aux « fiangonana zandriny » en participant et en dansant au méga concert évangélique organisé au stade Barea.

Emissions radiophoniques et télévisées

Enfin, des émissions comme par exemple l’invité du jour de Real TV, ou Miara manonja sur MBS et AZ Radio, ou Rainijoary sur radio Antsiva, voient la participation de personnalités souvent très critiques, qui ne ménagent pas le régime en place. Sans parler des réseaux sociaux qui ont pris une place très importante dans la communication politique.

Ces différentes formes de manifestation d’insatisfaction créent, depuis quelques mois, un climat de déstabilisation permanente. Prises individuellement, ce ne sont peut-être que des gouttes d’eau dans l’océan. Mais elles deviennent de plus en plus nombreuses et « ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières ».

Mamimbahoaka ferait bien de ne pas les négliger. Une résignation peut vite se transformer, et des fois pour un rien, en une révolte individuelle, puis en révolution.

Rappelez-vous la question de Louis XVI lors de la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789. « C’est une émeute » ?  « Non sire, répondit La Rochefoucauld, c’est une grande révolution ».

La Gazette

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