La Gazette de la grande ile

Vanille de Madagascar : Qui veut capturer la valeur ajoutée de notre or vert ?

Publié le 24 juin 2022

Dans l’euphorie de la campagne présidentielle de 2018, Rajoelina avait déclaré « Moi Président, le prix de la vanille sera trois fois supérieur », alors que le prix du kilo de la vanille verte avait atteint à l’époque un sommet de 200 000 ariary.
Les planteurs n’ont pas oublié et le député Norbert Mamangy s’est chargé de rappeler sa promesse au Président fin octobre 2021, lors de sa visite à Sambava pour une série d’inaugurations comme il en a l’habitude. Les planteurs arrivaient alors péniblement à vendre le kilo de vanille verte entre 20 000 et 50 000 ariary.
Le Président de la République avait alors déclaré :  A partir de la prochaine campagne (mai 2022), le kilo de vanille verte sera fixé à 75 000 ariary et pas moins ». Désormais, les exportateurs devront remplir un cahier des charges dans lequel ils citent les collecteurs avec qui ils travaillent et s’engagent à acheter les gousses vertes à pas moins de 75 000 ariary le kilo ».

Le niveau des fonctionnaires laisse à désirer

Le décret n°2021-548 portant organisation de la filière vanille a abrogé l’arrêté interministériel n°127771/2020 du 18 juin 2020 créant le Conseil National de la Vanille (CNV) :  https://cnlegis.gov.mg/uploads/D%202021-548%20VF.pdf

A force de limoger des fonctionnaires pour des raisons politiques, le niveau technique de l’administration a bien régressé, au point que de nombreux articles de projets de loi, de décrets ou d’arrêtés comportent beaucoup d’approximations ou pire, contreviennent à la loi.

Comment comprendre par exemple qu’un simple préfet (tout préfet d’Antananarivo qu’il est) puisse décider que les taxis-be peuvent désormais embarquer plus de passagers que ce qui est indiqué dans la carte grise ? Sans parler du risque sanitaire, puisque la Covid est toujours là. Et cette violation manifeste de la Loi sous le nez de Ntsay et de Mamimbahoaka, sans aucune réaction ?

Selon l’article 7 du décret suscité, le CNV est composé de tous les acteurs de la filière vanille dont une dizaine de ministres au même titre que des représentants d’opérateurs du privé. 
L’article 43 « Tout litige opposant les acteurs de la filière dans le cadre de leur relation contractuelle ou de toute autre nature…. » met ainsi la dizaine de ministres membres du CNV au même niveau qu’un opérateur privé et désacralise les fonctions ministérielles.

Bien d’autres articles devraient faire l’objet de correction, et la Primature devrait faire son boulot pour « nettoyer » tous ces textes !

Les planteurs de vanille, dindons de la farce comme d’habitude

Sans les planteurs, la filière vanille n’existerait pas. C’est ce que disent tous les politiciens et pourtant, les mesures décidées par le gouvernement se font souvent à leur détriment.

Laissez-les faire ce qu’ils savent faire, planter. Ne leur imposez pas de nouvelles contraintes administratives, svp.

Selon l’article 6, le CNV est chargé de soumettre la liste des opérateurs prétendant à l’exercice des professions de planteurs, des Collecteurs-Préparateurs et Exportateurs, aux fins de délivrance des documents nécessaires à l’exercice des dites professions.
Les paysans qui décident de se lancer dans la plantation de vanille devraient donc demander préalablement une carte professionnelle. Où ? La plupart du temps probablement pas dans leur bled ! Pourquoi leur impose-t-on encore cette charge supplémentaire ? Source de tracas, d’éventuels marchandages et de corruption. 
C’est déjà suffisamment compliqué avec des dates d’ouverture de la campagne différentes selon les régions et même selon les districts. Même La Gazette a eu du mal à trouver ce fameux calendrier : https://monchynaturalproducts.com/wp-content/uploads/2022/05/Official-Government-Announcement-Green-Campaign.pdf .

On ne le trouve ni sur le site du ministère du commerce, ni sur celui du ministère de l’agriculture !
Cela ne doit pas être facile pour le paysan qui quelquefois, n’a même pas la radio et encore moins la télévision. Ne parlons pas de connexion internet !

C’est ainsi qu’un jeune planteur s’est fait arrêter la semaine dernière à Toamasina avec 140 Kgs de vanille verte. Dans la région Atsinanana, la campagne officielle ne commence que le 22 juin 2022 en zone littorale et le 19 juillet 2022 en zone montagneuse.

Certes, il est fautif selon la loi. Mais il n’a pas volé, ce n’est pas un Dahalo, il n’a injurié ni tué personne. Peut-être juste un rappel de la Loi suffirait et il faut espérer qu’on lui ait rendu sa liberté, et peut-être attendre le 22 juin pour lui rendre ses kilos de vanille.

Mais c’est une leçon pour les ministères du commerce et de l’agriculture qui devraient trouver tous les moyens pour faire une très large diffusion de ce calendrier, et surtout suffisamment à l’avance.

Le planteur a dû juger sa vanille mature pour l’avoir ainsi récoltée. Le CNV ou tout autre organisme serait-il mieux placé que lui pour en juger ? C’est dommage de devoir le stocker en attendant le calendrier administratif d’ouverture de la campagne, car cela aura des impacts sur la qualité de la vanille préparée.

Ce calendrier n’a été signé que le 12 mai 2022, pour une  campagne commençant le 16 mai 2022 dans la région Diana ! Ce qui s’avère un peu tard !

Chaîne de valeurs de la vanille

Le Chef de l’Etat avait bien dit à Sambava « Je ne laisserai plus personne vous escroquer. Les collecteurs et les exportateurs gagnent des profits exorbitants au détriment des paysans qui en sont les grands perdants ».

Mais qu’a-t-il fait pour arrêter ce « vol organisé » ? Bien au contraire, avec ce décret, il faut en moyenne 5kg de vanille verte pour un kilo de vanille préparée, soit 375 000 ariary, 37% du prix d’exportation de 250 dollars, soit 1 009 918 ariary. Et encore, le paysan n’est pas certain de trouver preneur de sa vanille à 75 000 ariary.

Ce différentiel de prix doit être corrigé, car c’est une répartition léonine et inéquitable de la valeur ajoutée. Et pourquoi la SPM ne se mettrait-elle pas sur les rangs pour acheter la vanille verte à 75 000 ariary au cas où les collecteurs bouderaient les achats. Il est vrai que c’est moins facile qu’importer du riz, mais là, elle prouverait au moins son utilité.

A moins qu’on ne ressuscite la vieille CAVAGI (Caisse Café Vanille Girofle) !

La CNV et ses millions de dollars

Le 16 juin 2022, Razanakoto A. Isidore, DG du commerce et de la consommation, convoque un certain nombre de gens, qualifiés de « membres fondateurs de la CNV » pour une visio-conférence (très probablement, exempt les tout petits planteurs, car il faut disposer d’une connexion internet suffisante, selon cette convocation). Pourquoi des membres fondateurs qui se sont auto-désignés ? Puisque le fondateur de la CNV n’est-il pas plutôt l’Etat par le biais du décret ?

Paiement de 4 dollars le kilo de vanille exporté pendant la campagne 2021/2022, faute de quoi pas de renouvellement de l’agrément d’exportateur. Pour 2 400 tonnes exportés, cela fait un joli pactole de 9 600 000 dollars à dépenser ! Et la fête commence par une grande virée à Paris début juillet 2022, permettant aux participants de profiter des soldes d’été.

ll n’y a aucune garantie que si on paie, et l’agrément sera renouvelé. Mais si on ne paie pas, il n’y a aucune chance que ce soit le cas. A contrario, un nouveau venu qui n’aura rien payé pourrait recevoir l’agrément. Ces exportateurs seraient obligés par la ministre des finances d’être suivis par la Direction des Grandes Entreprises à Tana (dernière ligne du mémorandum CNV), ce qui suppose un chiffre d’affaires minimum. Et légaliser de facto la limitation du nombre d’exportateurs ! Ainsi, la boucle est bouclée. C’est donc le vrai objet de cette CNV !

Les « petits »  qui trouveraient éventuellement de nouveaux marchés , ou quelques marchés de niche, seront alors obligés de passer par un des gros exportateurs.

Il faut espérer que cela ne finira pas par être figé par des quotas pour quelques exportateurs comme pour les letchis ! Et qu’il faille passer par la suite par une société commune mauricienne comme pour les letchis, dont on ne voit ni l’utilité, ni la plus-value apportée, sinon de réserver des commissions en devises aux exportateurs.

Et cette pratique continue pour les letchis sans aucune mesure prise ni par la ministre des Finances, ni par le Gouverneur de la Banque Centrale.

Cette CNV semble dans les faits légaliser la capture d’une grande partie de la chaîne de valeurs par quelques gros opérateurs. Au risque de tuer la poule aux œufs d’or vert, comme dans la fable de la Fontaine.

Les PTF, « ces empêcheurs de tourner en rond »,  vont-ils s’en mêler encore cette fois, puisque ce sont les seuls qui puissent faire changer les choses à Madagascar.

Pas toujours malheureusement, puisque le leader bien aimé n’a toujours pas fait changer le prix de 20 litres d’eau des bidons jaunes.

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