La Gazette de la grande ile

Tourisme sexuel : À Nosy Be, « sans les filles, il n’y aurait plus aucune activité »

Publié le 24 septembre 2022

Pendant plus de deux ans, l’archipel de Nosy Be, au nord-ouest de Madagascar, a été « coupé du monde ». « Aucun bateau de croisière, aucun avion », soupire Elisabetta Gravellino, propriétaire italienne d’un bed & breakfast et présidente de l’office de tourisme. Les autorités malgaches voulaient préserver du Covid la première destination du pays. En 2019, Nosy Be concentrait plus de la moitié des touristes étrangers, 200000 pour 350000 sur l’ensemble de Madagascar. Le blocus sanitaire vient de prendre fin et le flot de touristes déferle à nouveau, avec sa face peu reluisante : la prostitution et l’exploitation sexuelle des mineurs. La perle de l’océan Indien de 321 km² et d’environ 50000 habitants est en effet un haut lieu du tourisme sexuel. Selon le centre Vonjy, qui vient en aide aux enfants victimes de violences sexuelles, 40% des jeunes filles de Nosy Be ont eu leur « premier rapport dans la prostitution ». Voire 45% d’après une enquête de 2019 de l’université sud-africaine du Kwa zulu-Natal sur le sexe transactionnel. Durant le Covid, Héva (1), 23 ans, tresses nouées en chignon, a dû s’adapter. « Je n’avais plus de travail. Alors je suis partie sur Mada », raconte celle qui vend des paréos et propose des « massages » aux touristes sur la plage d’Ambatoloaka, la station balnéaire de l’ile. Madagascar est à deux heures de traversée en bateau à moteur. Là, Héva a sué sang et eau pour couper au « couteau » une machette des arbres servant d’échafaudages de construction. Je restais dans la forêt, au milieu des makis (des lémuriens, ndlr) et des serpents, il n’y avait que de l’eau saumâtre à boire Un travail épuisant qui lui a permis de survivre durant l’épidémie. Certaines filles se sont mises à vendre de la soupe et des brioches, d’autres encore sont retournées en brousse », au centre de l’ile, chez leurs parents agriculteurs, pour cultiver manioc et bananes. Surtout des Français. Certaines ont dû se résoudre à descendre d’un cran dans le lumpenprolétariat de la prostitution. Plus de vazahas, le nom donné aux blancs, les principaux clients ? Elles ont alors quitté les plages désertées pour gagner les profondeurs grouillantes et poussiéreuses d’Andavakotoko. Un quartier d’Hell-Ville, la capitale de Nosy Be, à une demi-heure de tuk-tuk, ces taxis jaunes à trois roues. Là, les clients sont des Malgaches que les filles emmènent la nuit dans des cahutes de planches et de tôles. C’est le cas de Koly. La jeune femme, porteuse du VIH, se prostitue près d’une rivière submergée d’immondices, au grand dam de sa grand-mère, Miady. « Elle traîne avec des camarades, boit de l’alcool, ne rentre pas la nuit », tance la sexagénaire dans sa maison en parpaings, où cohabitent pas moins de six générations. Elles gagnent 2000 à 3000 ariary [environ 70 centimes d’euros, ndlr) la passe, au mieux 10000 ariary [2,40 euros] par nuit », rapporte Gina, une ancienne prostituée qui fait de la prévention pour le compte d’associations comme Mad’Aids ou Ecpat, une ONG qui milite contre l’exploitation sexuelle des enfants. Sur la plage d’Ambatoloaka, les revenus sont plus importants qu’ailleurs, dans ce pays qui compte parmi les plus pauvres au monde : 81% de la population vit au-dessous du seuil de pauvreté (moins de 2 euros par jour et par habitant). Selon la Banque mondiale, Madagascar a le quatrième taux de malnutrition chronique le plus élevé au monde et se situe au 164e rang en termes d’indice de développement humain. Le salaire minimum vient cependant d’être augmenté pour atteindre un peu moins de 60 euros mensuels. Or la « sieste » avec un touriste de Nosy Be peut rapporter 40000 ariary (10 euros), voire davantage «si le vazaha est gentil ».

Sur place, de très nombreux septuagénaires, blancs, se promènent main dans la main avec de jeunes filles malgaches. Ici, pas de proxénétisme, pas d’homme prélevant une commission, pas de menaces apparentes sur les filles. Les prostituées rêvent de se marier, espèrent plus prosaïquement passer la nuit avec leur client, voire la semaine, telles des Escort girls. Trois vazahas âgés, en train de boire un verre, donnent sans gêne un « tuyau » : « Si tu ne veux pas avoir d’emmerdes, c’est minimum 50000 ariarys [12 euros] la journée. Et tu payes après la douche… Les clients sont surtout des Français, constate un prestataire touristique. « Les Italiens et les Anglo-Saxons viennent davantage en famille. Certains parlent même de « vols de la braguette » entre la Réunion et Nosy Be. Le soir, dans des bars où l’on peut danser, comme le TaxiB ou l’Afro, certains de ces vieillards libidineux caressent des gamines de l’âge de leur petite-fille. Une pratique qui ne semble choquer personne. « Si elles sont majeures, elles sont responsables de leurs actes, personne ne les force », balance une restauratrice. Sauf que la plupart des prostituées débutent alors qu’elles sont encore mineures. C’est ce que révèle un rapport du département d’Etat américain de 2021: «Les parents encouragent les filles, dès l’âge de 15 ans, à devenir financièrement indépendantes en s’adonnant au commerce du sexe avec des touristes étrangers.» Une pratique confirmée par Ecpat, qui a interrogé 92 prostituées de Nosy Be de 2017 à 2020. Conclusion: «Des parents exténués par la précarité voient dans la prostitution infantile une opportunité de conforter leurs revenus.»

« Légitimation » du phénomène Illustration sur la plage d’Ambatoloaka où, parmi tant d’autres, Fidy, 34 ans, propose des massages sexuels. La prostituée a deux enfants : le garçon, 8 ans, joue au pied du transat, Fitia, 19 ans, est avec un client dans un hôtel… « Aucun des deux pères ne me vient en aide, j’ai dû demander à ma fille de m’aider », dit la mère de famille, sans paraître attristée outre mesure. Fitia a arrêté l’école en troisième et se prostitue depuis l’âge de 17 ans. Des anciens clients lui envoient de temps en temps de l’argent par Western Union : un Italien 50 euros, un Réunionnais 20 euros… « Je donne tout à maman, sans elle je pleurerais tous les jours », déclare la jeune femme.

Depuis la fermeture de l’usine à sucre et de la pêcherie de crevettes, l’île ne compte aucune industrie et le travail manque. Mais cela n’explique pas l’ampleur du phénomène. En 2013 déjà, la rapporteuse spéciale des Nations unies sur la vente et l’exploitation sexuelle d’enfants dénonçait « la banalisation » de la prostitution, « trouvant trop souvent une justification dans la pauvreté ». Début 2022, le comité des droits de l’enfant de l’ONU s’est dit à son tour gravement préoccupé par l’exploitation sexuelle des enfants, répandue et tolérée à Madagascar, en particulier dans les destinations touristiques ».

Outre la pression économique, la prostitution serait quasi un fait culturel, n’hésite pas à avancer le géographe Fabien Brial. L’enseignant-chercheur à l’université de la Réunion évoque dans une étude intitulée « Tourisme international et prostitution féminine : le cas de Nosy Be » une forme de “légitimation” de ce phénomène par la population : “Nosy Be a longtemps été sous domination française. Cette prostitution semble aujourd’hui admise d’autant plus qu’il existe dans la famille une parente proche qui en vivait par le passé. La prostitution se comprend également comme le prolongement de la colonisation.”

Philippe, élégant retraité de 70 ans, s’inscrit dans ce schéma postcolonial. Cet ancien fonctionnaire territorial à Mayotte vit avec une jeune Malgache, à qui il a confié la gérance d’un salon d’esthétique. « Je lui ai payé un scooter, elle est contente et moi aussi, avance-t-il. Elle a pris l’ascenseur social. » La prostitution ? « Elle est bon enfant », ose-t-il, alors que les mineurs sont précisément les premières victimes.

Faux documents d’identité

Les pédocriminels qui se paient leurs services encourent en principe des peines sévères. Selon le code pénal malgache, tout acte d’exploitation sexuelle à l’encontre d’un mineur est passible d’une peine d’emprisonnement de cinq à dix ans. Et, depuis 2015, l’exploitation de la prostitution d’une enfant de moins de 15 ans peut conduire aux « travaux forcés ». En pratique, la clémence reste de mise, comme le regrette Guillemette Vuillard, chargée de programme à Ecpat : « L’exploitation sexuelle des enfants a augmenté ces dix dernières années, elle s’est banalisée et les abuseurs ne sont pas punis, bien que Madagascar ait mis sa législation en conformité avec tous les instruments internationaux.» En mai, un Français de 64 ans a été condamné à deux ans de prison ferme et une amende de 14 millions d’ariarys (3300 euros) pour abus sur une adolescente de 13 ans.

Le ministère du Tourisme contrôle régulièrement les opérateurs touristiques, incités à adhérer à un code de conduite contre le tourisme sexuel. Les hôtels-restaurants doivent afficher des écriteaux dans un souci de prévention… que l’on n’a guère vus dans les établissements balnéaires de l’ile. Lors de la dernière descente des gendarmes et policiers, il n’y avait aucune mineure dans les bars d’Ambatoalaka, assure Tatiana Lavy Rambeloson, délégué du ministère du Tourisme à Nosy Be. Les gérants sont invités à prévenir les forces de l’ordre en cas de doute sur l’âge des filles qui accompagnent les vazahas. Mais la plupart du temps, ils se contentent au mieux de répondre au pédocriminel que « c’est complet », comme le confie un restaurateur. La tâche est d’autant plus compliquée qu’un « réseau de fonctionnaires produirait de faux documents d’identité pour faciliter la traite d’enfants à des fins sexuelles », indique le département d’Etat des Etats-Unis. Quant aux touristes qui soupçonneraient des abus, ils peuvent faire un signalement en ligne sur la plateforme d’Ecpat.

 

Source : www.liberation.fr du 23 septembre 2022

Texte et photos LAURENT DECLOITRE

Envoyé spécial Libération à Nosy Be (Madagascar)

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