La justice populaire semble être dans l’air du temps ces dernières années et même avant, tant dans la capitale que dans les contrées loin des villes.
Le patron de la gendarmerie territoriale laquelle inclut les postes, brigades, compagnies et groupements dans la province d’Antananarivo, le général Richard Ravalomanana, a bien voulu livrer son analyse sur ce fléau. C’était il y a quelques jours, dans son bureau de la caserne d’Ankadilalana. Le général explique alors que la justice populaire revêt deux aspects : à travers les Dina (convention des fokonolona), et par une foule en furie, au détriment de malfaiteurs pris sur le fait. Concernant les Dina, le plus grave est que leurs concepteurs n’hésitent pas à user de sévices et d’amendes exorbitantes pour obliger les villageois à collaborer. En effet, dans les Dina, les mêmes individus arrêtent, enquêtent, énoncent le verdict et l’appliquent sans aucune voie de recours. Ceci est contraire à l’exercice de l’Etat de droit. Pour intimider les paysans, les chefs de Dina investissent les villages avec toute une foule en armes, parfois jusqu’à 700 individus. Selon le général, la Région Bongolava (province de Tana) a failli être la proie du « Dinan’i Foara » en vigueur dans la Région Melaky, avec la bénédiction de Haja, un membre du CST et du chef de Région Faharo Ratsimbalson, mais ces derniers ont fini par reculer devant l’opposition de la gendarmerie. Ce Dina n’a pas pu ainsi s’implanter dans la province d’Antananarivo. L’autre forme de cette justice improbable est nommée par les gendarmes vindicte populaire. Elle est le fait d’une foule qui tente, et parfois arrive, à lyncher un suspect pris en flagrant délit. Pour le général Ravalomanana, elle est souvent le fait d’individus imbibés d’alcool de fabrication locale dit toaka gasy, les jours de marché. La foule d’individus en état d’ébriété en arrive souvent à se rebeller contre les gendarmes, lesquels ont le devoir de défendre les suspects et doivent s’interposer. « Chose curieuse, affirme le général, ils attendent toujours que le suspect soit entre les mains des gendarmes pour tenter de s’en emparer afin de le tuer. » Selon lui, la faute en incombe souvent aux gendarmes en tournée de police générale, qui, trop absorbés dans leurs tâches de police judiciaire, oublient de s’acquitter de leur rôle éducatif, qui est d’expliquer aux populations, entre autres, ce qu’est le flagrant délit et la légitime défense. Autrement dit, dans quels cas la violence à l’encontre des criminels est-elle autorisée par la loi ? L’autre fait qui encourage les vindictes populaires est l’interruption de ce que le général appelle la chaîne de la lutte contre l’insécurité. Quand la victime et ses témoins se défilent, lorsque les enquêteurs bâclent leurs enquêtes ou s’adonnent à la corruption, si le Parquet se laisse acheter ou est trop conciliant vis-à-vis des suspects, ou encore quand la détention en prison est trop laxiste (main d’œuvre pénale), la population perd confiance. La trop grande lenteur de la justice fait aussi qu’après la durée maximale du mandat de dépôt qui est de huit mois, la relaxe du criminel devient obligatoire. Ce qui n’est pas pour redonner confiance aux victimes et autres témoins. Le général Richard Ravalomanana préconise en guise de solution que les particuliers se cotisent, pour participer aux frais de déplacement et de séjour des victimes et des témoins, et que les enquêteurs et les magistrats s’efforcent, autant que possible, de travailler vite, pour atténuer les dépenses des justiciables. Tout cela pourrait les pousser à ne plus faire justice eux-mêmes. En fait, la vraie solution est du côté de l’Etat, le seul à être apte à rapprocher au plus vite la justice de ceux qu’on nomme les justiciables, et surtout d’avoir la volonté politique d’éradiquer réellement la corruption. B.S
Justice populaire : des conséquences souvent mortelles ! Des chiffres livrés par la gendarmerie, on peut constater que les cas de vindictes populaires sont en recrudescence depuis l’an dernier. Emanant des services du général de brigade Richard Ravalomanana, les faits rapportés ici ne concernent que les zones rurales de la seule province d’Antananarivo, lesquelles relèvent de la compétence de la caserne d’Ankadilalana. Le 10 août 2006, à Ankorondrano, commune d’Analavory et district de Miarinarivo, dans la Région Analamanga, 1 policier a été tué et 2 autres blessés. 1 membre du fokonolona a également trépassé. Les faits : des policiers et des gendarmes ont assisté un huissier de justice pour l’exécution d’une ordonnance d’expulsion de plusieurs familles, à la suite d’un litige de terrain. Des habitants ont piégé les membres des forces de l’ordre et les ont agressé, obligeant ceux-ci à se défendre. 76 suspects ont été arrêtés, dont 50 placés sous mandat de dépôt (MD). L’année suivante et le 20 du même mois, cette fois-ci à Vinanony Sud du côté de Faratsiho dans la Région Vakinankaratra, le chef de poste (CP) de gendarmerie de la localité a succombé à ses blessures à la suite d’une rébellion, consécutive à un contrôle de bovidés jugé abusif par les ruraux. Bilan : le CP et 1 civil tués, 20 suspects placés sous MD dont trois seront condamnés plus tard à 5 ans de prison. Le prochain cas rapporté a lieu trois ans plus tard, le 6 octobre 2010, dans le fokontany de Sahanivotry, commune Soanindrariny, district Antsirabe II, Région Vakinankaratra. Deux individus supposés être des voleurs notoires ont été soustraits de force des mains des gendarmes. Conséquences, les deux supposés voleurs lynchés à mort, un civil et quatre gendarmes blessés, 22 habitants sous MD, un camion de gendarmerie lapidé et gravement détérioré, la pièce où les suspects ont été gardés à vue incendiée. En 2011, on signale 3 cas de vindictes populaires, dont 2 dans la Région Analamanga, le deuxième entraînant la mort après torture du suspect et le troisième sans grande conséquence dans celle d’Itasy. Et les deux derniers cas ont eu lieu le 18 janvier et le 7 mars de cette année, respectivement à Ambatomena, Antsirabe II et à Antsampanimahazo Faratsiho, Région Vakinankaratra. Dans le premier cas, des habitants n’ont accepté de livrer aux gendarmes trois suspects de vol de moto qu’après négociation. Puis, ils se sont mis à lapider les gendarmes et leurs détenus, les premiers ont alors ouvert le feu et tué un civil, et blessé trois autres. Par ailleurs, deux des gendarmes ont été blessés par les jets de pierres. Dans le second cas, des individus ont attaqué une caserne pour y prendre de force deux suspects pris en flagrant délit de vol de porcs, pour évidemment les lyncher. Renforcés par des policiers venus leur prêter main forte, les gendarmes ont ouvert le feu pour défendre leur caserne. Résultats : 4 blessés et 2 morts chez les assaillants, dont 19 ont été mis en état d’arrestation, et 3 placés sous MD au final. Comme on le voit, la justice populaire affiche un lourd bilan. En moins d’une décennie, 5 membres du fokonolona sont morts, ainsi que 2 policiers, 1 gendarme et 3 suspects. Soit 11 décès de trop. Des morts qui auraient pu être évitées si les gendarmes, les policiers et les magistrats étaient moins corrompus, jouissant ainsi de la confiance de la population. Mais cela suppose aussi des gouvernants plus intègres et patriotes que ceux d’aujourd’hui, d’hier et d’avant-hier. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. Bernard Saraléa
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