Une économie mixte particulière
La France n'en est pas encore là, mais peut-elle échapper à cet engrenage des révélations ? Le primat qui y était accordé jusqu'à présent au politique sur l'éthique et le droit laissaient aux gouvernants et aux élus une S11 liberté immense dont ils ont fini par abuser en confondant cassette personnelle et cassette publique. Le é: scandale arrive aujourd'hui en France d'abord par l'argent, avec l'étalage des malversations, les détournements de fonds et la confusion financière dans laquelle vivent les hommes politiques. Le train de vie de l'Etat est devenu leur train de vie; le bien public, leur propre bien. Toutes les affaires de corruption qui éclatent au grand jour découlent des embrouillaminis de cette forme très particulière de l'économie mixte. Les révélations de Philippe Alexandre s'inscrivent, elles-mêmes, dans cet imbroglio : elles sont d'abord fondées sur la prise en charge par l'Etat de la fille naturelle du Président.
Plus que la morale privée, à l'œuvre dans les pays anglo-saxons, c'est Si donc la morale républicaine, exigence jamais achevée, qui fait en France sauter la digue du silence sur la corruption et la vie privée des hommes publics. C'est aussi l'aboutissement d'une liberté de la presse qui, en France, a été très tardive. De fait, celle-ci n'a guère qu'un siècle d'existence. Certes, son principe est acquis dès 1789, dans les articles 10 et 11 de la Déclaration des droits de I'homme garantissant la liberté d'opinion - «Nul ne doit être inquiété pour ses opinions et d'expression - «La communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme: tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés .par la loi » Mais il faudra près de cent ans encore pour que ce principe devienne réalité avec la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881. «Apres Pl une histoire marquée par une alternative d'autoritarisme et de libéralisme, écrit Francis Balle dans son remarquable ouvrage "Médias et sociétés" (Editions Montchrétien), la presse recevait enfin sa charte, base du droit qui se réclame de la philosophie des Lumières.
Frustrée pendant des lustres, la presse, tout au plaisir d'utiliser sa liberté conquise, s'en satisfait et se concentre sur la politique. Dans son observation et sa critique, elle édifie son identité. Depuis toujours, la France a donné la priorité à la politique, élément central de l'édification de la nation et de l'Etat. Naturellement, donc, la presse concentre ses forces sur elle. L'éthique républicaine l'y pousse également: la France ne vit pas il: dans le respect d'une morale individuelle imposée par un Dieu placé au-dessus des gouvernants, ses élus ne jurent pas sur la Bible, le Président n’incarne pas l'alliance du trône et de l'autel. Dans cette démocratie laïque, il n'y a de morale que publique les scandales n'y éclatent au grand jour que si l'Etat en est victime. D'ailleurs, la loi sur la presse de 1881 ne se préoccupe guère de protection de la vie privée, qui longtemps ne sera en fait assurée que par l'article 1382 du Code civil. Une loi du 17 juillet 1970 viendra le compléter pour renforcer les garanties des droits individuels», mais ce texte, précise Francis Balle « rappelle le principe général selon lequel » chacun a droit au respect de sa vie privée" sans jamais tracer de contours de celle-ci».
Rien n'a vraiment changé dans le face-à-face politique-médias jusqu'au début des années 80. La politique reste au cœur des préoccupations d'une presse qui ne s'intéresse toujours I qu'aux scandales d'Etat: affaire Ben Barka, affaire de la Garantie foncière, affaire Aranda affaire de Broglie, affaire des écoutes du Canard enchaîné, affaire Boulin, affaire des diamants de Bokassa. Jamais la vie privée n'est abordée, et pourtant le mal commence à courir du fait même des hommes politiques.
Une frontière floue
La personnalisation du pouvoir induite par l'élection du président de la République au suffrage universel direct provoque les premiers écarts. Ainsi, en 1974, Giscard fait-il campagne avec sa fille Jacinte à ses côtés sur ses affiches présidentielles. VGE invente la communication politique moderne, mais il ouvre une brèche dans laquelle s'engouffre toute la classe politique au cours des années 80. La morale, y compris familiale, devient un thème politique, et la vie privée, un argument médiatique. Obsédés par les indices de popularité et les sondages, nouveaux baromètres de leur existence, les politiques non seulement vivent dans la télévision mais ils l'invitent chez eux. L'émission Questions à domicile » promène l'œil voyeur de ses caméras dans leur cuisine, leur salon ou leur chambre à coucher. Madame joue les hôtesses, ouvre la porte du re frigérateur et participe à cette nouvelle mise en scène qui mêle tout et brouille I les anciens repères. La confusion de vient totale. Ainsi voit on Ségolène Royal accoucher pratiquement en direct à la télévision et sur les pages de Paris March.
Les politiques ont ouvert leur porte aux médias et pris du coup le risque de s'exposer à leur indiscrétion. Longtemps, pourtant, la presse française a hésité. Ses traditions ne l'incitaient pas au voyeurisme, mais la voici dans le sillage des Anglo-Saxons. Jusqu'où ira-t-elle ? En la matière, aucune règle n'est écrite. Chaque journaliste se retrouve seul face à sa responsabilité, qui est de dire la vérité et d'informer sans violer les droits de l'individu. Mais peut on se taire quand la vie privée du gouvernant met en cause les deniers de l'Etat ou le bien public ? Quand un cabinet noir s'organise au sommet de l'Etat? Ou, plus généralement, quand l'homme politique met son intimité au service de sa promotion et ment délibérément par omission ?
La frontière déontologique entre le sérieux et le scandale devient alors I floue. En Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, elle est désormais abolie. La France n'en est pas encore là, mais les révélations de Philippe Alexandre j constituent un incontestable tournant. La souveraineté de la transparence risque fort d'entraîner les meilleurs au niveau des médiocres, et la sauvagerie de leur concurrence, de tirer les médias vers le bas. Tout n'est pas permis à la presse au nom d'une liberté de dire qui serait tyrannique pour les droits individuels des hommes politiques et installerait un insupportable ordre moral. Mais tout n'est pas non plus autorisé aux hommes politiques, qui doivent réapprendre les devoirs de leur charge et trouver, eux aussi, une frontière nette entre la vie privée de leur choix, qui, seule, sera alors épargnée, et leur vie publique, qui, seule, sera alors observée. S'il n'en est pas ainsi, le grand déballage se poursuivra.
