En participant à des soirées dansantes de toutes sortes pour célébrer des événements à Antananarivo, j’ai remarqué une chose curieuse. En effet les mœurs ont changé, à croire que les malgaches des hauts plateaux ont perdu toute initiative individuelle car rares sont les gens qui osent s’aventurer sur une piste de danse de leur propre gré. Pour pouvoir s’exprimer corporellement avec un zeste artistique, les participants ont maintenant de plus en plus besoin d’un animateur qui les dirige à travers une chorégraphie de son répertoire, et les invite à suivre des mouvements imposés de danse (sic). Alors la piste n’est plus qu’une vaste étendue pour une sorte de MITABE (mouvement d’ensemble des années 1970-80) ou encore une forme d’évolution à l’instar du ZUMBA actuel mais moins athlétique.
Jadis la danse d’animation festive était une expression corporelle codifiée d’un couple ou d’un individu sur une musique qui sied aux émois du moment (à part le madison qui était déjà une danse collective). Les danseurs étaient alors libres dans leur créativité et laissaient s’exprimer leur corps selon leur inspiration. Actuellement la tendance est de suivre ou d’exécuter des figures imposées par un animateur, durant lesquelles on met son corps au service d’une coordination collective, annihilant ainsi toute velléité individuelle de se distinguer des autres par le fait de mettre l’empreinte de sa propre personnalité sur la musique en cours. L’imposition de la perception groupale d’une mélodie est d’actualité dans la nouvelle approche de la danse d’animation sur les hautes terres d’Antananarivo.
Ces phénomènes sociaux véhiculent toujours une mode de pensée qui a cours actuellement. Ce changement qui vire vers une danse de groupe dans les festivités ne peut être que la résultante d’une société :
1/ qui se ferme à la pénétration des cultures étrangères jugées décadentes et inopportunes comme la danse à caractère sexuelle, le mariage homosexuel, la dépravation des dirigeants cultuels (pédophilie, politique et autres…) en ces temps où l’on se cherche des référents culturels et cultuels sur quoi s’identifier ;
2/ qui a perdu le capital confiance en soi car les interdits dans les comportements et attitudes sont légions dans une région embrigadée par la religion, et où la densité des temples et des églises au km2 est parmi les plus importantes du monde entraînant de ce fait que les clichés négatifs établis par la société d’appartenance ont une grande influence sur le comportement de chaque individu qui a peur du jugement d’ autrui s’il s’expose individuellement sur une danse de son cru;
3/ qui subit le conditionnement acquis dans le giron du fokonolona (groupement d’habitants d’un quartier) qui a la propension d’attendre un chef pour diriger et animer tout acte collectif d’un groupe;
4/ qui est en manque de créativité corporelle généré par la cherté et l’insuffisance des institutions pouvant les enseigner ;
5/ qui ont des membres qui préfèrent s’intégrer et se perdre dans la foule plutôt que de s’exposer aux regards scrutatifs des spectateurs, par peur de s’assumer, par timidité ou simplement par choix d’un partage artistique se trouvant dans la chorégraphie…
Pour une société qui puise son essence dans la convivialité, il est normal de le prôner et de continuer à œuvrer pour sa sauvegarde par le retour aux sources vers les activités collectives. Mais en tant que SENTINELLE de la vie publique et ayant fait le constat de cette dépendance établie d’un chef pour chaque acte citoyen nous faisant par cela entrevoir dans un premier temps, la nécessité d’une formation de leaders mais surtout dans un second temps pour palier à l‘urgence de nos manquements civiques, il nous est important de dénoncer l’insuffisance des initiatives individuelles dont nous faisons preuve pour que revienne l’état de droit à Madagascar. En fait de par l’attentisme des uns et des autres espérant toujours une manne collective pour s’affranchir d’un devoir sociétal, on remet toujours au lendemain ce qu’on peut faire aujourd’hui en laissant pourrir la situation. La perception temporelle élastique de nos concitoyens nous jouera toujours un mauvais tour dans la finalisation de projets en cours. Il est évident que le fait de ne pas maîtriser le facteur temps produit un effet limitatif de la compétitivité à l’ère de la mondialisation où tout retard est synonyme de perte chiffrée en millions de dollars. Les retards systématiques enregistrés partout et dans tout sont mis sur le dos des embouteillages ou des problèmes familiaux de santé. Il est à savoir que toute urgence nécessitant l’accord et l’intervention d’un groupe s’avère être d’une efficience plus lente qu’une initiative individuelle dans le contexte actuel de la vie urbaine. Alors il faut en finir avec le «moramora» (doucement en termes de réactivité) et nous mettre au diapason de nouveaux concepts où la vitesse de réaction et le pragmatisme y afférent doit être de rigueur en renforçant les compétences individuelles de chacun. Bon nombre de projets étatiques ou privés ont payé au prix fort la nonchalance légendaire des malgaches qui perdure jusqu’ici sur tous les plans et à tous les niveaux. Quand on constate le retour en arrière dans nos pratiques sociales qui est de s’insérer dans des groupements associatifs ou réseaux pour les affaires, les aides sociales et même les loisirs, il est temps de s’alarmer en dénonçant notre propre turpitude qui est le non respect du temps et par extension l’irrespect des gens alors que nous prônions comme mode de vie la convivialité. Les temps ont changé, ce qui était permis jadis et naguère est carrément insupportable de nos jours car cela pénalise toute une chaîne d’actions renvoyées aux calendes grecques, et pour cela un homme averti en vaut deux.
Max Randriantefy
