Révélation faite hier par le colonel Lylison René, meneur de la marche interdite du mardi 29 mars vers le mausolée : « On a failli me tirer dessus ! ». C’était hier sur radio Antsiva, quand il a dénoncé la dispersion de ses troupes par les forces de l’ordre, au moyen de bombes lacrymogènes. Sur quels éléments cet officier s’appuie-t-il pour lancer cette «allégation» ? Sur l’ordre lancé par les officiers de l’Emmo-Reg, au moment où l’on formait des cordons pour barrer la route aux manifestants. Voici un détail retenu par le colonel Lylison René, et enregistré également par les journalistes présents sur le théâtre d’opération : « J’ai très bien entendu l’ordre comme quoi les détenteurs de fusil devaient se mettre derrière » (en malgache « Any aoriana ny basy »).
De fait, face aux manifestants, qui progressaient, les militaires ont formé un barrage de deux rangs. Au premier rang, ceux munis de l’équipement anti-émeutes (casques, boucliers, bâtons…). Au second rang, ceux pourvus d’un fusil, ou d’une arme pour le lancer de grenades lacrymogènes ou pour la projection de poudre lacrymogène. Apparemment, il s’agissait là d’une stratégie de positionnement pour contenir les manifestations hostiles. Si le premier rang est bousculé et enfoncé, on met en lice le second rang, composé mardi de militaires équipés d’armes de dispersion (grenades lacrymogènes) ou de neutralisation (grenades assourdissantes). Il y avait dans le groupe des hommes en uniforme munis de fusils d’assaut, mais on ne saurait dire si ceux-ci étaient chargés et pouvaient tirer des balles réelles.
Mais qui sait, étant donné la réputation du colonel Lylison René, les forces de l’ordre ont peut-être voulu parer à toute éventualité et se sont munies d’armes létales. Cet officier, en effet, a déjà commandé des unités spéciales, formées aux techniques des commandos. Même dans le civil, il aime à s’entourer de ses compagnons d’armes, lesquels sont comme lui rompus aux méthodes de combat rapproché, notamment le close-combat ou le combat à mains nues.
C’est dire qu’avec ses proches, mardi, Lylison René pouvait percer les défenses des militaires et envahir les sites interdits. En mettant les fusils à l’arrière-plan, les forces de l’ordre ont peut-être voulu utiliser en dernier recours des armes létales. Ce qui a permis à Lylison René de dire qu’on a failli tirer sur lui. Il est vrai qu’à certains moments à Ambohijatovo comme sur la montée vers le mausolée, il n’a pas répondu aux injonctions verbales des forces de l’ordre. Quand des tirs de grenades lacrymogènes furent opérés, on l’a même vu s’avancer vers le barrage des militaires en agitant un index menaçant. Remarquons que dans nos manifs de rue de ces dernières décennies, il y a toujours eu des meneurs qui n’ont pas froid aux yeux et qui se rient du danger, comme Lylison René. Le prototype le plus connu de ces audacieux est l’ancien journaliste Daniel Ramaromisa qui, lors du mouvement populaire de 1991, a acquis le surnom évocateur de « Rambo ».
Insolents et téméraires, ces chefs intrépides conduisent leurs troupes avec fougue et en arrivent à défoncer les lignes « ennemies ». Ne voulant rien laisser au hasard, mardi, les officiers de l’Emmo-Reg ont peut-être posté dans les rangs quelques tireurs d’élite. Ce n’est là qu’une supposition car ces officiers mesurent certainement la gravité d’un tel geste. S’il y a eu, mardi, mort d’homme (par balles), cela n’aurait manqué de réveiller dans l’Armée tous les conflits latents, entre factions politiques, entre corps et même entre ethnies.
A. R.