Lors de sa dernière session, le Conseil Suprême de la Magistrature a décidé de l’affectation de plus de 150 magistrats. Certains d’entre eux sont si mécontents qu’ils se concertent sur l’opportunité de mener une grève. Il est utile d’analyser cette menace de grève qui a tendance à revenir sur le tapis, tel un chantage, après chaque réunion du Conseil Supérieur de la Magistrature.
D’un côté, les magistrats affectés ont tort de songer à une grève. En épousant leur profession, ils ont accepté l’autorité du Conseil Supérieur de la Magistrature et ses décisions. Ils ne peuvent pas brandir la menace de la grève à chaque fois que leur carrière, leur orgueil et leur petit confort sont bousculés. Les magistrats qui ont subi une affectation de nature disciplinaire n’ont pas d’autre choix que d’accepter leur sort, surtout lorsqu’ils ont participé à des délits, à des kidnappings d’enfants ou à des évasions de détenus. Certains peuvent s’estimer heureux de ne pas être poursuivis sur le plan pénal. S’ils sont mécontents, ils n’ont qu’à démissionner. Les magistrats savent qu’ils n’ont pas vocation à occuper toute leur vie le même poste dans la même ville. Le principe d’inamovibilité des juges est relatif. Si les magistrats font grève aujourd’hui, leur action sera considérée comme politique et opportuniste. En prenant le relai des greffiers et des agents pénitentiaires, ils vont s’attirer les foudres des justiciables déjà exacerbés par le ralentissement de la machine judiciaire.
D’un autre côté, les magistrats affectés ont de nombreuses raisons légitimes d’envisager une grève. Ils n’ont pas à payer collectivement les faits reprochés à certains de leurs collègues qui ont franchi la ligne rouge, notamment à Toamasina. Certains magistrats rejettent avec justesse l’autorité discutable de certains membres du Conseil Supérieur de la Magistrature qui sont corrompus. D’autres magistrats estiment qu’ils devraient bénéficier de la présomption d’innocence, ou au moins d’une demande d’explications, à défaut d’un procès équitable. D’autres encore refusent toute affectation déguisée en « nécessité de service », sous le prétexte inavoué qu’ils n’ont pas obéi aux interventions contraires au droit et à la morale dictées par leur supérieur hiérarchique. D’autres encore s’opposent à toute affectation en raison de leur conviction politique. D’autres enfin s’offusquent à l’idée d’être remplacés par des magistrats à la botte du régime.
Ce tableau objectif montre que la situation n’est pas simple. Aux yeux des justiciables, le juge apparaît souvent comme un bourreau sans cœur. Cependant, il peut faire figure de victime lorsqu’il fait l’objet d’une affectation. Des interventions en haut lieu et des tractations financières ont déjà commencé pour que certaines affectations ne soient pas exécutées. Les magistrats concernés vont tout faire pour fuir la douleur d’une affectation. La seule question qui vaut la peine d’être posée est la suivante : faut-il voir derrière cette affectation de masse décidée par le Conseil Supérieur de la Magistrature, l’expression d’une purge sérieuse, ou bien une mainmise du pouvoir exécutif sur le pouvoir juridictionnel ou bien encore une énième comédie des magistrats empêtrés dans un corporatisme absurde ?
PN
