Corps d’élite qui a pour vocation de dire le droit et de rendre la justice, les magistrats n’ont rien d’exceptionnel. En effet, on pourrait penser qu’ils ont un esprit missionnaire et voudraient faire régner la justice sur tout le territoire. Il n’en est rien pourtant, car ils sont des fonctionnaires comme les autres. Puisqu’ils refusent les affectations dans les localités éloignées, et ont surtout de l’attachement pour la capitale, ou à la rigueur pour les chefs-lieux de province. On s’en rend compte dans la conjoncture actuelle, où pour cause d’affectation « pour nécessité de service », des dizaines de magistrats récriminent et menacent de faire grève. Conscient du tort infligé à l’appareil judiciaire par des semaines de grève des greffiers, ils ont finalement opté pour un dialogue avec le Conseil Supérieur de la Magistrature (CSM), réclamant surtout un examen au cas par cas des décisions d’affectation.
Pourquoi cet engouement pour la capitale et les grandes agglomérations. En premier lieu, car les magistrats y trouvent toutes les commodités et tous les services de la vie urbaine, comme le confort, l’eau courante et l’électricité, les cliniques et hôpitaux, les grands centres commerciaux, etc. En second lieu car ils peuvent y inscrire leurs rejetons dans les établissements scolaires performants, notamment ceux « d’expression française ». En dernier lieu, car ils ne s’y inquiètent pas pour leur sécurité, ne craignant ni l’attaque des « dahalo », ni les représailles des justiciers mécontents (on se souvient de l’horrible assassinat du juge Rehavana à Toliara en 2010), ni un retard dans l’arrivée de leur fiche de paie.
Quand un magistrat (et surtout une magistrate) est affecté dans un coin reculé du pays, son premier réflexe est de se soustraire à cette mesure. De quelle manière peut-on conserver un poste dans une grande agglomération urbaine ? En usant d’artifices, employés par tous les fonctionnaires et agents de l’Etat : par exemple, en faisant valoir un certificat médical qui atteste de la nécessité de soins « pointus ». Ou encore en invoquant un conjoint qui travaille dans une métropole urbaine et en sollicitant un « regroupement familial ». Pour le reste et comme les statistiques révèlent les pratiques peu avouables qui ont cours dans la magistrature, il n’est pas à exclure qu’un juge mal affecté use de pots-de-vin pour se mettre à l’abri d’un déplacement indésirable…
Bref, on a affaire à une corporation finalement… humaine. Pour cette raison peut-être, il ne faut pas s’étonner de la perte de prestige et de rayonnement des juges auprès de la population.
A. R.
