regards croisés: La Terre rouge vue du Ciel : la culture malgache à la dérive...

Regards croisés emprunte à Yann Arthus Bertrand le titre mais va au-delà de  cette terre rougie par la latérite, de ces flux d’eau rouge bouillonnants  qui se déversent à la mer en saison des pluies, images idylliques ou/et spectaculaires qui font le ravissement des touristes sacs au dos, 4 ou 5 étoiles, choyés grâce  aux taux de change et qui entretiennent le temps de leur séjour l’illusion d’être le roi du monde ou de Madagascar.  Regards croisés jette son éclairage sur la terre gorgée de sang, le sang des êtres humains, des hommes, des femmes, des enfants … versé au hasard de la vie, au détour d’un tournant d’une route qui invite pourtant à l’évasion, fauché à la sortie de l’école, enlevé dans une cour de l’église, violée puis jetée dans l’eau croupie, écrasé sous une voiture, ces corps criblés de balles ou lacérés par des coups de machette, ces corps désarticulés,  cette mort où la main de l’homme a œuvré…., sur le mépris de l’homme ordinaire pour ce qui n’est pas monnayable. 

A ce stade le bilan est pitoyable cependant réel : une culture à la dérive qui se traduit par la multiplication dans le temps et dans l’espace géographique des comportements déviants, comportements qui pourraient s’analyser par la mutation et/ou la disparition de la pensée malgache. Il fut jusqu’à une époque où l’on pouvait brosser ce portrait type du malgache ; celui  qui avait le respect de la vie, celui qui la concevait comme un don à préserver, à cultiver et à transmettre selon des règles qui s’imposaient à tous et ceci dans l’objectif communautaire de préserver l’harmonie entre l’être et  la nature, celui qui côtoyait la mort dans son quotidien et dans le plus grand respect. Ce malgache là était jovial, souriant, hospitalier, un peu gauche mais si attachant, si respectueux, si attaché et si fier de ses racines, si tolérant et ouvert à l’autre mais intransigeant dans l’observance de ces valeurs transmises par les anciens en relations privilégiées avec les ancêtres et les « razana », les intercesseurs avec le Divin.

Pourquoi et Comment cette perte d’identité ? Est-ce le fait de l’ouverture au monde ? Est-ce le fait de s’ouvrir à d’autres civilisations… ? Est-ce l’effet pervers de la mondialisation ?

Est-ce inéluctable ? Est-ce irréversible ? Est-ce que le malgache n’a plus d’emprise pour construire sa propre destinée ? Est-ce que l’Etat malgache est impuissant à sauvegarder faute «de promouvoir et de développer son héritage de société vivant en harmonie et respectueuse de l'altérité, de la richesse et du dynamisme de ses valeurs culturelles et spirituelles à travers le “fanahy maha-olona” » comme le dit la Constitution dans son Préambule.

L’Histoire peut témoigner de ces actes de violence exercés par l’Autorité : au temps de Ranavalona 1ère, toute menace de destruction de la culture ancestrale a été anéantie d’une manière radicale, d’une main de fer sans gant de velours certes, si bien que ces détracteurs lui ont attribué le surnom de : « La Cruelle ». Peut-être, que si nos ancêtres avaient entendu ce cri de détresse et d’alerte le  déracinement  opéré insidieusement par les « alliés- occupants » n’auraient pas abouti à l’occupation du territoire… Au temps des colons français, pour porter en dérision et anéantir  l’autorité du sorcier du village, on n’a pas hésité à  jeter celui-ci sur la place du village d’un aéroplane … L’Histoire peut témoigner des actes de violence de fait de guerre de part et d’autre  des occupants et des occupés… Tous ces faits ont  stigmatisé une population reconnue et définie comme pacifiste et toujours enclin à chercher et à négocier le compromis. La déchirure n’a peut-être jamais cicatrisé ou a mal cicatrisé.  L’histoire peut également témoigner de «ces étrangers » devenus « zanatany » … terme qui traduit l’acceptation pleine et entière de l’autre dans l’expression de sa diversité et de ses origines dans la communauté autochtone.

Alors pourquoi cette terre d’accueil est devenue cette terre de violence quotidienne ? Alors pourquoi aujourd’hui tant de violences, pourquoi aujourd’hui des profanations des tombes, pourquoi aujourd’hui des trafics d’organes humains, pourquoi des trafics d’ossements humains ? Des pratiques qui sont à des années lumières de la mentalité et du comportement du malgache. Alors pourquoi ces déviances, ce total mépris des ancêtres et des «razana » ?  Sans pointer nécessairement des coupables, essayons de chercher la racine du mal pour l’enrayer à jamais et retrouvons la sagesse de nos ancêtres exprimée dans  ce dicton : « ny tody tsy misy fa ny hatao no miverina. » ce dicton qui à peine prononcé bloquait toute velléité à faire le mal. Retrouvons ces intercesseurs (ancêtres et razana)  qui nous liaient au Divin. Le malgache avait coutume de s’en remettre à eux pour tout acte de la vie quotidienne. L’Eglise chrétienne s’est implantée sur tout le territoire sans remettre en cause ces pratiques qui auraient pu être définies comme des pratiques païennes mais qui ont été analysées comme terreau à l’implantation de cette nouvelle religion. Et cette analyse s’est trouvée être exacte : le malgache a réussi à vivre en harmonie avec sa chrétienté et sa culture malgache au fil du temps, de son histoire. Pourquoi alors le temps de la modernité, de la technologie, de la globalisation, de la mondialisation aujourd’hui conceptualisé  génère-t-elle cette rupture à nos racines. Parce que le consumérisme est devenu le marqueur de cette civilisation dite avancée et développée. Parce que les valeurs sont définies comme désuètes et non rentables dans ce monde de l’ère du « Money is money », dans ce monde de la performance et de la consommation du sexe  à outrance et pour le sexe, dans ce monde de l’eugénisme, ... Parce que c’est « cette modernité » que l’on fait miroiter à une population à  80%  dans la précarité absolue et qui restent le nez collé, les yeux lubriques et exorbités à cette vitrine blindée, face à l’inaccessible ;  Mais cette population aujourd’hui a envie de « bouffer du luxe» ne serait qu’une fraction de seconde quitte à payer le prix fort l’instant d’après, afin de connaitre et de vivre ce que les «grands » vivent quotidiennement depuis qu’ils sont élus, nommés, désignés aux postes clés de la «bonne gouvernance » de ce pays, depuis que ces «élites» sont prêts à se battre bec et ongle pour conserver ces avantages octroyés par le fait du prince et sous le couvert de « souveraineté populaire ». Les règles du chacun pour soi sont identiques dans le palais comme dans la bassecour, c’est le montant du gain et les sanctions qui font la différence.

Comment redevenir malgache? Comment retrouver cette identité ? Qui seront les ambassadeurs de cette culture en perdition?

Nancy Razanatseheno