La détresse du peuple: Une chance de réveil

La conférence Episcopale des Evêques avait appelé les laïcs à donner une réponse à la destruction de la société malgache. Voici cette réponse.

La détresse du peuple n’est pas forcément le problème, elle peut être la solution si elle conduit au réveil.

S’intéresser à la vie nationale est aujourd’hui le premier devoir du citoyen tant la pauvreté et l’insécurité détruisent moralement et physiquement le peuple malgache. Comme la peste, la corruption a infesté la classe politique, l’autorité judiciaire et administrative (les élites), rendant l’Etat incapable de réagir, face aux dangers tant nationaux qu’internationaux qui menacent le pays. Le peuple est livré à lui-même comme des brebis au milieu des loups.

Or ce peuple si négligé, si méprisé, si manipulé depuis plusieurs années, que peut-on faire sans lui ? C’est le bras qui cultive la terre et nourrit vingt millions d’habitants. C’est le muscle qui défend la patrie à l’appel du clairon. C’est la tête qui enseigne aux générations futures les valeurs éternelles d’amour et d’humilité qui ont fait le charme de notre pays. Loin d’être un objet de charité pour soulager la conscience, le peuple est l’instrument de la paix qui amènera ce pays vers la prospérité pour tous. Comment faire alors pour réveiller cette énergie positive ?

Pour cela trois facteurs déterminent le réveil populaire : toucher sa dignité, susciter son unité, rappeler son efficacité.

Intuitivement, le peuple a laissé aux élites la conduite des affaires nationales pensant que le manque d’adhésion à la modernité occidentale lui enlève toute prétention à la responsabilité publique. Sa culture restée profondément traditionnelle le classe automatiquement au dernier rang du protocole médiatique, sa simplicité le disqualifie des stratégies machiavéliques, et sa pauvreté l’exclut de la reconnaissance sociale. Or contrairement aux apparences ce sont dans les couches les plus défavorisées que l’on retrouve les expériences humaines les plus exaltantes, les héros de l’humanité. Gandhi, Mère Térésa, Père Pedro ne sont pas sortis de Wall Street ou de la SiliconValley. Ce sont tout simplement des hommes et des femmes qui viennent du peuple, se sont inspirés de la capacité de résilience des organisations primaires et les ont fait connaître. La production en coopérative, la défense villageoise, l’entraide communautaire, le débat public, ce sont tous des inventions du monde rural basées sur le respect du sacré et de la dignité humaine, et qui méritent d’être vulgarisées à l’échelle nationale pour vivre la vraie démocratie. Cela montre que le peuple est parfaitement digne de proposer des alternatives crédibles.

A part le sentiment d’inutilité, l’atomisation de la société a détruit tout espoir à la grandeur. Tout le monde connait l’adage « l’union fait la force ». C’est si vrai que les malgaches en ont fait le socle de leur civilisation. Cependant cette unité est mise à mal pour rendre notre pays perméable aux prédateurs économiques, à l’invasion territoriale et à la soumission culturelle. La nouvelle matrice qu’on nous impose cherche une division généralisée pour parvenir à l’isolement de l’individu : division ethnique, division religieuse, division de classe, division de caste, division de langue, division de race, division intellectuelle, division numérique, division de genre, division générationnelle. Madagascar n’est pas un pays pauvre. Il est même très riche de par sa population, son climat, son sol, ses fleuves et sa position géographique. Mais tant que les malgaches ne seront pas unis, ce sont les étrangers qui jouiront de cette richesse abandonnée.

Enfin le rejet systématique des revendications locales a entrainé un repli sur soi quasi-instinctif. Dans notre pays on a toujours privilégié les recommandations des bailleurs de fond aux aspirations du peuple. Où en on est-on aujourd’hui ? Quand les fonctionnaires demandent l’augmentation des salaires pour faire face à l’inflation, le FMI déroule son programme d’ajustement structurel, gèle les salaires et réduit les effectifs du service public. Vingt ans plus tard les résultats sont là : les fonctionnaires sont corrompus, les enfants ne sont plus formés, l’hygiène et la santé deviennent précaires, le travail honnête ne nourrit plus, la fuite vers la France devient le seul espoir d’une population sans repère. C’est l’échec complet des solutions importées. Le peuple n’a jamais prétendu rivaliser de connaissance abstraiteavec les technocrates de la Banque Mondiale, mais il a le bon sens et la logique qui permettent de garantir le minimum de confort. Bien souvent les fruits de l’expérience sont plus efficaces que le néolibéralisme deshumanisant. De même que Madagascar doit s’affranchir de la tutelle des bailleurs de fonds pour connaitre un développement équilibré, de même le peuple doit se libérer du contrôle des élites compradors pour retrouver le chemin d’une prospérité partagée.

A partir de là deux choix se présentent pour guérir la société malgache:

- Provoquer une grande manifestation populaire comme un choc thérapeutique

- Préparer la tenue d’une Assemblée constituante comme une chirurgie culturelle

Scénario 1 : Des forces politiques poussent à une grande manifestation populaire mais le résultat ne sera pas pérenne.

Le peuple malgache dans sa grande majorité vit dans une grande pauvreté et une insécurité rarement atteint après 56 ans d’indépendance. Il est tentant dans ce cas d’organiser, à l’appel des ONG, une grande manifestation du type « regime change» à l’américaine, pour trouver une solution à cette profonde détresse. L’histoire a montré que de telles situations ont toujours conduit à la chute du régime et à la mise en place d’un gouvernement de transition.

Cette solution a l’avantage de répondre aux frustrations profondes des électeurs déçus de ceux qu’ils ont élus. Cependant les expériences récentes de « printemps arabes » rappellent aussi que changer de Président sans une ligne de conduite claire (non-violence, non-discrimination, assistance aux pauvres, respect de la parole donnée) aboutit à un chaos encore plus dévastateur. Il faut une meilleure préparation pour mériter un meilleur avenir.

Scénario 2 : Provoquer la tenue d’une Assemblée constituante est efficace sur le court terme et pérenne sur le long terme.

Une Assemblée Constituante est une assemblée souveraine, chargée de rédiger une nouvelle constitution, mais avec la participation effective du peuple à travers ses représentants élus par les Fokonolona. Elle remplace l’Assemblée nationale (après dissolution) dans les fonctions législatives, choisit le Premier ministre et contrôle l’action du gouvernement.

Sur le court terme cette solution a le mérite de mettre en place un gouvernement issu du peuple dont la mission est de faire face aux dangers les plus imminents : insécurité, famine, dilapidation du patrimoine national, destruction de l’environnement, faillite des entreprises stratégiques.

Sur le long terme la rédaction d’une nouvelle constitution par une Assemblée Constituante emprunte la voie d’une plus grande stabilité car les institutions, les différents niveaux de gouvernance, les droits fondamentaux, les obligations communes, seront conçues par le peuple et pour le peuple. Elle unira le grand nombre car ce sont ses représentants qui l’auront choisi. Elle sera efficace car loin des « copier-coller » habituels, elle s’inspire des cultures, de l’expérience et de l’intelligence pratique du terrain. Elle sera respectée car elle aura enfin respecté la dignité de chacun.

Il y a un seul inconvénient : l’Assemblée constituante est un processus d’adoption de la constitution, inconnu de la majorité des malgaches même si elle fût à l’origine des grandes démocraties contemporaines (Etats-Unis 1787, France 1789, Inde 1946). Il faut donc un exemple concret pour comprendre son fonctionnement.

Dans ce changement nécessaire, l’héritage chrétien de la culture malgache impose à l’Eglise une responsabilité particulière. Revenant à son rôle primitif, l’Eglise–Eglise provient du mot grec Ecclésia qui au moment où Jésus utilise ce mot signifie la communauté de base (Fokonolona) détentrice de la souveraineté- peut dans toutes les paroisses, organiser des débats sur des thèmes ciblés (justice, sécurité, économie, sociale), demandant l’avis des citoyens sur les réformes nécessaires pour le développement de Madagascar. Chaque paroisse doit élire un représentant pour porter les doléances au sein du chef-lieu le plus proche, le district. Tous les représentants paroissiaux d’un même district (diocèse ou synode selon les affinités) doivent ensuite se réunir, pour désigner par tirage au sort, deux délégués qui vont les représenter dans une plate-forme de concertation nationale.

Une fois les membres constitués, les Etats généraux disposent d’un délai d’un mois pour faire la synthèse des doléances et pour adopter à la majorité absolue une proposition de réforme de l’Etat.

Ce processus servira d’exemple concret pour exiger d’une voix forte la tenue d’une Assemblée Constituante.

En conclusion, la voie d’une assemblée citoyenne représentant tous les Fonkontany est certainement la meilleure, car elle est pérenne et contribue à orienter la refondation de la société malgache sur la base d’une discussion véritablement inclusive et consensuelle.

Ce processus constituant buttera contre le refus de ceux qui voient ce pays comme une éternelle sous-préfecture. Mais l’Histoire nous a appris que de la détresse d’Egypte à l’abondance de la Terre promise, la liberté ne se décrète pas mais se gagne par… la foi.

Mahajanga 25/08/2016

Falihery R.