Regards croisés: Que sont devenus nos experts malagasy ? ...
La « normalisation » des relations des malgaches avec Madagascar peut-elle redevenir LA priorité !
A Madagascar, au regard des réalités locales il existe deux voies de développement, soit des experts étrangers « amis » apportent leur « savoir-faire », soit les matières premières, richesse du pays, sortent brutes du territoire. Deux voies qui ont permis en 56 ans d’indépendance de voir une nouvelle classe sociale apparaitre, croître et s’imposer comme modèle de réussite sociétale ; je parle de cette classe d’entrepreneurs politico-militaires…etc… qui représentent au plus 10% de la population de l’île mais cependant détiennent aujourd’hui 90% de la richesse globale , enfin ce qui reste de la richesse une fois le remboursement des dettes cumulées (intérêts et capital) et le versement des émoluments mirobolants de nos « experts amis » honorés. Devant ce constat, une question s’impose et devient fondamentale : que sont devenus les experts autochtones ? Ces experts qui ont cumulé deux qualités intrinsèques et conjuguées : la connaissance de leur pays et l’acquisition des compétences multiples hors de leurs pays. Sont-ils tous encore engagés à « l’extérieur » ou sont-ils aussi tout simplement muselés ?
Politiquement, le discours est identique quel que soit la couleur politique : Madagascar est dans une impasse politico-juridico-économico-sociale, l’île a besoin d’un souffle nouveau, l’île doit trouver dans « le dialogue politique inclusif » les solutions pour sortir de « cet » état de crise permanent. Une fois décliné ce discours variant sur le ton, les rivalités et les cupidités personnelles reprennent le pas sur l’harmonie et l’intérêt collectif. C’est pourquoi la question devient essentielle et vitale : Où sont nos experts ? Pourquoi les visites des experts des pays amis se multiplient dans le temps et dans les domaines d’expertise ? Cette interrogation n’est pas posée pour remettre en cause les compétences de ces dits experts, ni de « cracher » sur les efforts déployés par « les pays amis » pour venir en aide à l’île et pour trouver la voie du développement durable ; mais elle est posée pour s’interroger sur la pertinence de ce choix ceci sur le constat d’une réalité quantifiable, palpable, réelle et identifiée…: 56 ans de crise quelles que soient les politiques déployées, quelle que soit l’aide apportée des pays amis, des organismes et/ou des experts internationaux. Ces 56 ans d’échec sont la résultante de 56 ans de politique-politicienne ? Aussi pourquoi ne pas envisager d’entrouvrir une troisième voie : celle de donner la parole aux experts malgaches, les experts qui ont réellement œuvré dans la construction positive du pays mais non pour la construction de leur carrière, de leur notoriété ou d’une rente confortable pour son entourage immédiat ou encore moins ceux qui sont dotés d’un brillant verbiage bien stérile cependant et d’un appétit vorace. Pour le devenir du pays, cette « race » d’experts se doit toujours d’exister, se doit de sortir de leurs silences !!!
Si l’objectif de croissance et de développement est de maintenir la disparité entre deux groupes de population : ceux, c’est-à-dire 10% de la population, qui détiennent la richesse du pays et le reste qui lutte quotidiennement pour leur survie ; l’île se tient en tête de liste. Mais le peuple, qui a acquis une maturité politique au bout des 56 ans d’année de crise et d’exploitation a une tout autre analyse.
Ainsi, les premières décisions incongrues des différents pouvoirs qui se sont succédés ont eu pour conséquence de détruire la structure paysanne en place, exploitations essentiellement familiales mais qui alimentaient les marchés régionaux ceci au détriment des grandes exploitations destinées exclusivement à l’exportation. La population active paysanne est passée entre 2004 et 2014, c’est-à-dire en dix ans, de 82% à 72,48% et ce basculement d’activité non seulement a favorisé l’exode rurale mais a également gonflé le nombre de la population « active » de manœuvres sans qualification, corvéables à merci, et/ou les chômeurs longue durée sans indemnités traînant dans les rues des agglomérations et luttant quotidiennement pour leur survie. Pourquoi s’étonner que la population s’enlise dans la pauvreté, l’illettrisme ? Pourquoi s’étonner que le taux de population sous-alimentée entre 1969 et 2011 soit passé de 17% à 33% ? Où sont passés nos experts pour expliquer à nos dirigeants que c’était inéluctable, d’autant plus que l’effort pour l’éducation et la formation pour la professionnalisation n’a jamais été une priorité d’aucun gouvernement. Où sont passés nos experts pour expliquer à nos dirigeants pourquoi et comment le « tsena bé » a été un vecteur dynamique interrégional surtout quand les grands axes ont facilité ces échanges et que la sécurité était encore assurée ? Où sont passés nos experts pour expliquer à nos dirigeants la vulnérabilité de cette population non qualifiée, otages des grandes et moyennes entreprises, des structures en zone franche, monnaie d’échange pour négocier encore et toujours des « régimes spéciaux » avec l’Etat ? Pourquoi a-t-il fallu que le Bio soit à la mode pour que « le poulet qui court » retrouve ses lettres de noblesse ? Pourquoi a-t-on laissé disparaitre à jamais le « tondro marakely » ou ne protégeons nous pas le tondro gasy ?
Où sont nos experts pour faire l’état des lieux de la situation des artisans malgaches qui se paupérisent et deviennent progressivement des ouvriers tout juste qualifiés ? Où sont nos experts pour évaluer le risque de se voir dépouiller de notre savoir-faire à plus ou moins long terme ? A l’ère où le « fait main » a acquis son titre de noblesse et devient une signature de luxe dans « l’autre hémisphère », nos artisans malgaches font du porte à porte pour trouver une commande. Où sont nos experts pour faire la promotion et revitaliser ce savoir-faire en péril ?
Où sont nos experts pour évaluer la richesse réelle du pays, pour évaluer les besoins primaires et prioritaires de la population et réfléchir à la vraie croissance, celle qui engendre sur le long terme un développement réel et durable. Où sont nos experts pour expliquer à nos dirigeants que la courbe exponentielle de la croissance est certes la « bonne » gouvernance ; celle qui conjugue dans la cohérence la politique de l’éducation, de la santé, de la formation et des infrastructures et la potentialité de ces richesses. Où sont nos experts pour établir une stratégie de croissance et de développement en adéquation aux réalités du pays et non uniquement sur dossier.
Le constat ne peut qu’être qu’un constat d’échec : échec pour les organismes internationaux, échec pour les interventions « des pays amis », échec pour les gouvernements successifs malgaches, échec pour la population…
Ceci est l’esquisse d’un autre angle de vision dans la philosophie de « Regards croisés », pour sortir de la spirale infernale de l’échec.
Nancy Razanatseheno