Courrier des lecteurs: De l’incompatibilité flagrante entre liberté et irresponsabilité

(Lettre ouverte au « monde de la Presse »)

Code de la communication médiatisée : que n’a-t-on pas vitupéré depuis des semaines sur ton nom !

« Vitupérer », le mot n’est peut-être pas assez fort pour ceux qui dénoncent un  « Code liberticide » (sic) et qui sont allés souvent un peu loin jusqu’à déverser un torrent de « haine » vis-à-vis du Régime, en n’ayant de cesse de citer à la clé le fameux article 19 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme !

Maintenant que la  « tension » a sensiblement baissé malgré un combat d’arrière-garde de certains journalistes engagés dans une collecte de signatures à travers le Pays, souffrez que j’apporte un point de vue qui pourrait peut-être déplaire à la corporation médiatique, et je m’en excuse d’avance. Mais je me permets de m’abriter derrière Diderot qui disait : « … Si mes pensées plaisaient au plus grand nombre, elles ne pourraient être que mauvaises… (on connaît la suite) !

Vétéran de la presse nationale et aujourd’hui « buvant du lait » comme l’on dit des retraités, je suis en effet l’un des survivants parmi les pères fondateurs de « l’Ordre des Journalistes » sous l’époque héroïque de la Première République ! Nous étions pénétrés, presqu’autant que la génération actuelle sinon plus, de notre fonction première qu’est l’information, mais ceux d’entre nous qui avaient à cœur de jouer le rôle de « quatrième pouvoir » ou de « contre-pouvoir » l’avaient fait à leurs risques et périls, au point de connaître la prison d’Antanimora !

Car à l’époque, et davantage encore sous la 2ème République tristement célèbre pour ceux des confrères qui ont vécu la « Censure », c’était périlleux d’être un observateur critique des 3 autres institutions (l’Exécutif, le Législatif, et le Judiciaire) et d’essayer d’être un instrument de discussion publique de la grande actualité politique, économique, sociale et culturelle, nationale et internationale, mais aussi de la petite actualité que sont les faits divers, les nouvelles locales ou régionales, et les informations sportives.

J’ai eu de la chance, l’autre semaine, d’avoir eu sous les yeux grâce à un vieil ami « patron de presse » le texte intégral du « Code de la communication médiatisée » sous sa version définitive de loi promulguée par le Chef de l’Etat après validation de la Haute Cour Constitutionnelle. Grande fut ma stupéfaction de constater que malgré les tonnes de critiques émises jusqu’ici et globalement acceptables dans leur ensemble (il faut le reconnaître), ce « Code » n’est pas si mauvais que ça !

J’invite tout un chacun en effet à faire un petit effort non pas de ce que l’on appelle « l’objectivité » - car ce « concept » n’existe pas en matière journalistique - , mais un effort pour faire honnêtement la « part des choses » ! Et pour ce faire, commencer par admettre froidement un double préalable : 1. La plupart des pays du monde un tant soit peu soucieux de bonne gouvernance selon « l’Etat de droit » ont adopté un Code de la Communication, souvent sous diverses appellations ; 2. Les journalistes un tant soit peu soucieux du libre exercice de leur métier et d’une manière générale de « la liberté d’expression » refusent viscéralement d’être embrigadés dans tout texte qui restreint cette liberté !

Mais une loi reste une loi, et l’on a une éthique républicaine ou on ne l’a pas ! Force est donc de s’y adapter, aussi bien pour les tenants du Pouvoir qui vont y regarder à plus de deux fois avant de l’appliquer (comme ils ont mis presque deux ans à l’élaborer), que pour les journalistes appelés eux aussi à prendre leurs responsabilités dans l’accomplissement de leur job, notamment par un respect plus scrupuleux des règles de leur Déontologie.

Beaucoup s’étonnent par exemple que le Ministre de la Communication ou ses cadres qui ont participé aux divers ateliers initiés par le PNUD pour l’élaboration d’un Projet de Code de la Communication paraissent ne pas avoir défendu ledit Projet accepté par tous les participants ! Du coup, me reviennent des informations glanées à Tsimbazaza durant la dernière session parlementaire. L’enceinte de l’Assemblée nationale – et surtout sa « cafétéria » – est en effet une mine de bonnes informations, pour peu que tel ou tel député, en veine de confidences, veuille bien vous en livrer quelques-unes des plus croustillantes !

J’ai pu ainsi apprendre que le Ministre Vonison ANDRIANJATO RAZAFINDAMBO, en charge de la Communication mais aussi des Relations avec les institutions, jouissait (jouit) d’une estime non négligeable auprès des députés pour l’abattage dont il aurait su fait montre durant les débats en Commission et en séance plénière pour expliquer les tenants et les aboutissants du Code de la Communication. Tel député que j’ai interrogé a cru même devoir me révéler de ses amis Ministres requérant l’anonymat combien Vonison ANDRIANJATO s’est battu en Conseil des Ministres pour défendre bec et ongles les intérêts des journalistes, en ayant arboré à cette occasion sa visière d’homme de Presse.

J’ai compris ainsi pourquoi ce Ministre de tutelle de la profession médiatique avait (a) une bonne cote auprès de certains journalistes modérés tels que le Président actuel de l’OJM Gérard RAKOTONIRINA. Celui-ci s’était en effet félicité du grand succès du 150ème anniversaire de la presse malgache, grâce à la contribution active du ministère. J’ai également appris que le Ministre, dans sa posture d’ex-journaliste, aurait soutenu qu’édicter par voie législative, ou de quelque autre façon que ce soit, des principes attribuant des responsabilités à la Presse équivaut à détruire son indépendance ! Et à propos de la liberté d’opinion et d’expression sur laquelle tout le monde ne peut qu’être d’accord, le Ministre aurait magistralement développé devant ses pairs le paradoxe suivant lequel chacun revendique une liberté absolue et récuse en même temps sa responsabilité. A croire que l’individu se veut à la fois autonome et assisté, et se fait ainsi l’avocat de soi-même en posant a priori comme justes ses propres exigences !

L’autorité de tutelle serait inspirée d’éditer un opuscule spécial sur cette loi 2016-29 portant Code de la Communication médiatisée en dehors de sa publication normale dans le Journal Officiel de la République. Chacun pourra ainsi se convaincre de la pertinence ou non des 209 articles répartis en 10 titres, et parvenir sans doute à la même conclusion que moi au début de cette lettre en ayant fait la part des choses et admettre a priori que votre liberté s’arrête là où commence celle des autres. D’où nécessité désormais pour les hommes de presse (ainsi que pour les consœurs journalistes) d’observer strictement la Déontologie de la profession, notamment dans l’accomplissement du devoir d’informer, du respect du lecteur, de l’intérêt général, du droit de savoir et même d’observer l’indépendance à l’égard des pouvoirs politiques et économiques, le respect de la vie privée et la protection des sources d’information.

Après lecture de la version définitive de ce CODE COM, on comprendra mieux la teneur d’une interview du Ministre Vonison ANDRIANJATO accordée au groupe MATV le 08 Juillet dernier (cf « Malaza du 09-07 ») dans laquelle il soutenait mordicus que « le nouveau Code ne musèle pas la Presse » et regrettait de constater « qu’un texte apportant le modernisme a été critiqué à tort » (sic). A sa décharge, force est de concéder en effet que liberté et irresponsabilité sont incompatibles. A partir du moment où la liberté perd le sens des valeurs qui réalisent le consensus implicite de la société (« fiaraha-monina »), se propagent l’anarchie et s’annoncent les conflits. Et à partir de ce moment-là, le règne de la liberté dépérit et cède la place au règne de l’intolérance.

A.J.R.

Pullmann Ivandry