Deux chiffres, deux réalités : la croissance à deux vitesses !

De quelle croissance parle-t-on ?... du taux de croissance affiché (+) 3% en 2014. Et l’autre réalité un PIB par habitant de 392,6$.

Trois périodes soulignent une évolution  à la hausse : entre 1970-1990, le taux affiche un chiffre négatif : -2,4% ; entre 1990-2012, il a évolué à la hausse tout en restant en dessous de Zéro avec -0,3% ; en 2014 ;le taux est de +3% et passe à 3,4% ; en 2015, avec un PIB réel par habitant de 392$. Madagascar s’affiche dans le bas du peloton de fin avec le Burundi (3 ; 315$), le Centre-Afrique (1,6 ; 338$), le Malawi (6,4 ; 352) et  la Gambie (0,8 ; 384$). Doit-on parler d’embellie ? NON. Une réponse catégorique  qui dévoile les réalités économiques complexes et paradoxales à Madagascar. Evoquons en premier lieu, l’impact du manque de volonté politique à sortir de la crise sur le long terme. Les réalités sont telles qu’aucun gouvernement ne prend le risque de prendre des mesures  strictes et radicales de peur de  devenir impopulaire ; les réalités sont telles que pour alimenter l’espoir de rester sur deux mandats successifs, on se satisfait de mesurettes  qui camouflent les fractures ouvertes et béantes. Les réalités sont telles qu’aucune mesure ne trouve crédit auprès de la population dès qu’on bouscule son quotidien pourtant précaire et misérable, mais quotidien qui rassure car synonyme de stabilité, même si elle est factice. La confiance a été laminée par 56 années de belles promesses creuses.  Oui, les fractures sont là ouvertes, béantes, fractures  que les gouvernements successifs  ont seulement colmatées avec plus ou moins de réussite en affichant un taux de croissance en progression. Oui, l’instabilité, la corruption sont des faits réels,  tangibles et pérennes. Regards Croisés interroge : est-ce parce que l’instabilité et la corruption sont omniprésentes que Madagascar n’arrive pas à décoller économiquement ? Ou bien, inversons la phrase interrogative, est-ce que le non décollage économique est une volonté politique aux fins de maintenir l’instabilité et la corruption ? Regards Croisés pense que Madagascar trouvera la réponse à ces questions en affichant la volonté politique de répondre à cette troisième et ultime  interrogation : à qui profite le crime? Ou posée autrement, Qui trouve son intérêt à laisser Madagascar dans cette situation de précarité et d’instabilité ?

Quelques chiffres de la Banque Mondiale qui témoignent de la réalité agricole. En 2014, 71% du territoire sont des terres agricoles et 1,06% des terres arables (6% du territoire) sont cultivées en permanence. En 2015, la valeur ajoutée agricole affiche un %  du PIB de 24 (chiffre arrondi) performance agricole de 2008, année qui affichait un taux de croissance de (+8%). Ce secteur, par ailleurs représente 28% du PIB. Cherchons l’erreur…, en rappelant cette autre réalité, dans les régions d’Anosy, d’Androy et d’Atsimo Atsinanana, les experts ont estimé à près d’un million les personnes qui souffrent de malnutrition dont 675 000 personnes de manière sévère. Cherchons l’erreur …, en rappelant que depuis moult années ont été analysés les handicaps du secteur agricole qui induisent une faible productivité (érosion, aridité et épuisement des sols, les aléas climatiques et le manque d’infrastructure). Certes, les cultures de rente procurent des recettes d’exportation, recettes qui ne peuvent cependant pas  endiguer la malnutrition, les chiffres sont là pour attester cette triste réalité.

Et qu’en est-il du secteur industriel à Madagascar qui affiche  1milliard  700 millions de $ de valeur ajoutée ? En 2015, la valeur ajoutée industrielle affiche un % du PIB de 18 (chiffre arrondi), performance industrielle de 1973 (17,9) année qui affichait un taux de croissance de (-2,62). Par ailleurs, malgré la dégradation des industries pharmaceutiques, chimiques et matériaux de construction, les chiffres affichés de la croissance positive sont essentiellement dues à la performance du secteur secondaire. « Cette croissance est stimulée par le dynamisme croissant de l’industrie extractive et de l’agro-industrie. Les efforts de transformation locale, d’exportation de Nickel et de Cobalt, ainsi que la relance des activités sucrières expliquent en grande partie cette amélioration de performance ». Or, selon Mampilly Zachariah (chercheur au Vassar Collège) « une économie basée sur les matières premières ne crée pas d’emplois durables pour la majorité de la population. »

Enfin, Regards Croisés porte son regard sur le dernier secteur économique, le secteur tertiaire qui représente 57% du PIB. A Madagascar, ce secteur est dominé par le tourisme, les banques, les télécommunications  et l’informatique. Ainsi, parce que le tourisme est le deuxième secteur d’activité pourvoyeur de devises, il devient « un atout majeur », un secteur à forte potentialité pour un développement durable. Souhaitons pour cela que le plan stratégique « DEFIS 2017 » saura enfin mettre en action les différents inputs de l’ensemble de la production au-delà des hôtels, cafés et restaurants pour la production des services de tourisme et de loisirs. Souhaitons que le plan stratégique « DEFIS 2017 » générera des « vrais » emplois et relancera une activité en péril, l’artisanat malgache.

Deux orientations économiques ont été privilégiées pour promouvoir l’essor du secteur de la télécommunication et de l’informatique : le régime de l’entreprise franche et l’investissement privé et essentiellement étranger.

Certes croissance rapide mais est-elle réellement durable ? Certes, une croissance mais le niveau et la qualité de vie des habitants restent toujours alarmant ; puisque  le pourcentage de la population sous-alimentée avoisine toujours 33%, puisque la population en dessous du seuil international de pauvreté, à savoir 1,25§ USA flirte avec un taux de 90%.

Certes croissance rapide mais croissance qui prend assise en priorité sur le secteur tertiaire. Or ce secteur tisse sa stratégie de croissance sur la flexibilité, le coût moindre et la politique de la délocalisation.

Deux effets pervers pour l’économie malgache : la majorité des investisseurs « autochtones » ne peuvent rivaliser avec les investisseurs étrangers et/ou multinationales qui bénéficient déjà par ailleurs des accords économiques régionaux ou plurilatéraux et,  la politique de l’emploi est tributaire de la politique attractive (GUIDE) pour attirer les investisseurs. La clé sous le paillasson, les hangars fantômes, les milliers de chômeurs livrés à la précarité du marché du travail sont des faits réels qui illustrent la réalité économique du pays quel que soit le secteur quand une « zone franche » a décidé stratégiquement de  délocaliser.

Peut-on réellement parler de développement durable ? Ou alors développement durable certes, mais pour qui ?

Regards Croisés interroge, si n’est-il pas temps pour les experts malgaches de penser à un modèle local agricole qui débriderait la dépendance agro- alimentaire ? Regards Croisés interroge, si n’est-il pas temps pour les experts malgaches de penser à un autre modèle économique basé sur d’autres modes de production et de consommation et sur d’autres modes de redistribution des fruits de la croissance ?  Car le défi social, économique et écologique  face à la croissance démographique est après tout une réalité malgache, qui cadre certes dans les Objectifs de Développement Durable.

Nancy Razanatseheno

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