EDITO: Dérapages des forces de l’ordre
Le voyageur d’un taxi-brousse abattu, du côté de Tombontsoa à Antsirabe le week-end dernier par un gendarme, est révélateur d’un pan des problèmes qui gangrènent le secteur de la sécurité. Dans une étude intitulée « Ethique militaire à Madagascar : diagnostic et recommandations », réalisée en 2011, l’on peut lire : « Les forces armées (c’est-à-dire l’armée et la gendarmerie) et la police font désormais partie des problèmes de sécurité à Madagascar ». Autrement dit, les forces de l’ordre, quelles qu’elles soient, ne résolvent pas les problèmes d’insécurité. Pire, elles y participent.
Cette étude, constituée principalement d’enquêtes sur terrain, permet de corroborer ce constat. Ces enquêtes ont été menées dans des camps d’Antananarivo et ses périphéries ainsi que dans d’autres camps, situés en dehors de ces zones. Elles ont permis de faire le constat suivant : « Les organismes publics de sécurité à Madagascar ne reflètent ni les besoins en sécurité de la population, ni les exigences de l’Etat. Ils ont plutôt été façonnés par les circonstances historiques du processus de décolonisation de l’île ». Certes, l’étude a été réalisée il y a 5 ans de cela, mais la situation n’a pas changé. Elle empire même, puisque les actes de banditisme, les vols de bovidés ainsi que les dérapages des forces de l’ordre ne cessent de se multiplier.
Ces forces ont donc leur part de responsabilités dans la montée de l’insécurité. Mais le cœur du problème se situe notamment dans le manque de vision des chefs suprêmes et des hauts dirigeants successifs des forces armées. Ils n’ont pas su ou voulu faire évoluer les forces de sécurité publiques selon le contexte local qui n’a plus rien à voir avec la décolonisation. Cette période-là est dépassée par les changements qui s’opèrent. Car si dans les années 60, le ratio était de 1 zébu pour 1 Malagasy, on en est maintenant à 23 millions d’âmes humaines et à 5 millions de têtes de zébus !
Si la filière bovine souffre de plusieurs maux, les vols constituent l’un des facteurs principaux de cette crise. Ces vols font d’ailleurs l’objet de réseaux mafieux impliquant à la fois des autorités locales et centrales. Il faut pourtant noter que les effectifs et les moyens des forces de l’ordre ne répondent pas aux besoins en sécurité. Des coupes sombres du budget des trois départements, censés assurer la défense et la sécurité ont même été effectuées dans la loi de finances rectificative 2016.
Or, l’insécurité ne cède pas un pouce. Et on ne doit pas oublier les fortes rumeurs de corruption dans les concours d’entrée dans les écoles militaires et de la gendarmerie, ainsi que les pots-de-vin pour monter en grade. C’est ce qui expliquerait en partie l’incompétence de nombreux éléments qui seraient entrés dans les forces de l’ordre à coup de dessous-de-table. Et comme ils ne pensent qu’au confort financier du métier, ils n’auraient pas pris le temps d’assimiler les formations.
Le coup de feu meurtrier, donné par un gendarme près de Tombontsoa à Antsirabe, aurait pu avoir un lien avec ce problème. En attendant des réformes qui devraient être portées par une politique claire, les éléments des forces de l’ordre elles-mêmes formulent leurs propres critiques. L’étude, évoquée plus haut, indique que plus de 90% sont insatisfaits de l’état général des équipements de travail. Les unités détachées avouent même manquer de tout ! Une situation génératrice de sentiments d’inégalité et de frustrations. Sinon, 37% pensent que l’inspection, menée par les commandements, fonctionne mal.
Et si 53% approuvent que les bonnes personnes sont à la bonne place, ils sont 85% à affirmer que les modalités de recrutement dans les forces armées sont carrément mauvaises. Ils critiquent notamment la forte variation des critères qui forme une porte ouverte à la corruption. C’est ainsi que l’effectif de certaines promotions serait gonflé, alors que certains seraient admis alors qu’ils n’auraient pas les notes requises…
Recueillis par Fanjanarivo