Armée et gendarmerie: Montée de la grogne
On n’a guère prêté attention au communiqué des sous-officiers de l’Armée, diffusé mardi dernier. D’abord car le document n’était pas signé et avait donc tout l’air d’un tract. Ensuite car certaines affirmations qui y étaient portées avaient un côté farfelu, comme « la prise du pouvoir en 24 heures si… ». En fait, le communiqué témoignait des doléances exprimées couramment dans les rangs de l’Armée, et confirmées d’ailleurs par d’autres déclarations faites aussi sur les ondes privées. Comme celles des ex-militaires regroupés au sein de l’association Afafi, ou celles des épouses de militaires. Les premiers sont bien renseignés car gardent toujours le contact avec les camps militaires. Les secondes recueillent directement les causes de l’amertume de leurs maris. L’ensemble est symptomatique du malaise qui prévaut actuellement dans l’Armée, et met en lumière une grogne qui prend de l’ampleur.
La première catégorie de griefs se rapporte surtout aux avantages en espèces ou en nature qui ne sont pas versés correctement. Comme les indemnités et primes dont le paiement accuse un net retard, ou dont le montant est amputé. Les militaires requis lors du récent sommet du Comesa se plaignent de n’avoir pas encore été payés, alors que les tâches (sur la garde et la sécurité) étaient souvent marquées par la pénibilité. Idem pour le militaires et gendarmes envoyés en mission de pacification dans le sud (ou de retour) qui récriminent contre le même défaut de paiement. Dans une émission diffusée lors du week-end par la chaîne TV franco-allemande Arte, et évoquant une compagnie de militaires traquant des dahalo en fuite, une séquence était particulièrement parlante à ce sujet. Bivouaquant de nuit dans une salle de l’école publique de Lavaraty (district de Midongy du Sud), une vingtaine de soldats font le compte de leurs arriérés de paiement au tableau noir. Face au montant final plutôt consistant, les militaires sont pris d’un sentiment de révolte, l’un déclarant à haute voix: « Rentrons les gars, pourquoi se faire tuer ici alors qu’on ne nous donne pas ce qui nous est dû ! ». La frustration est d’autant plus vive que souvent dans l’esprit des hommes en uniforme, l’argent a été décaissé par l’Etat mais a été détourné par leurs officiers ou par les dirigeants de l’Armée…
D’autres reproches se greffent à ces plaintes, et gonflent les récriminations. Notamment les avancements qui ne surviennent pas aux échéances prévues, ou qui ne surviennent pas du tout. Le militaire dans ce cas a tendance à pointer le doigt sur la hiérarchie, laquelle favoriserait les éléments favorables au régime (pour les avancements comme pour l’octroi des postes de commandement) au détriment des opposants et des tièdes. En tout cas, les casernes ne vivant pas en vase clos mais étant ouvertes au monde extérieur, les militaires se prennent des mêmes états d’âme que les civils : ils protestent contre les entraves officielles à la liberté d’expression, contre les négligences ou les complicités qui entraînent une hémorragie des richesses nationales (or, pierres précieuses, bois précieux, , devises, tortues…), contre le favoritisme d’Etat à l’endroit des étrangers au détriment des nationaux (Soamahamanina), contre le bradage des sociétés d’Etat etc. En tout cas, lors de cérémonies militaires ces derniers mois, le chef de l’Etat, chef suprême des Armées, a été hué ou sifflé par l’assistance des militaires, surtout des officiers. Une insolence qui témoigne de l’ampleur des frustrations ou de la vigueur des courants d’opposition dans les rangs de l’Armée.
A.R