Relations économiques et financières: Tournant décisif vers la Chine ?

        Madagascar est-il enfin décidé à se retourner pour de bon vers la Chine? Longtemps souhaité par de hautes personnalités et de groupes politiques et d’intellectuels malgaches, l’intensification de la coopération avec l’Empire du Milieu a été pour la première fois évoquée publiquement par un chef d’Etat malgache. C’était vendredi dernier sur youtub dans l’émission « fotoambita » (rendez-vous) du président Rajaonarimampianina.

         Le sujet a suscité ce week-end de nombreux commentaires auprès des observateurs. On se demande, en effet, de l’opportunité subite de cette intervention sur une voie de communication peu accessible à la population (la presse pro-régime a cependant relayé l’émission) où le chef de l’Etat est revenu aujourd’hui seulement sur des sujets qui ont fait l’actualité, notamment l’affaire de Soamahamanina où une entreprise chinoise prenait le relais de petits exploitants pour la production d’or. Certes, l’intervention directe du président de la République au moment des faits serait entrer dans le jeu des politiques et l’amener en conflit direct avec les dirigeants catholiques qui étaient derrière la contestation populaire.

         Hery Rajaonarimampianina a sans doute jugé utile de clarifier d’une manière officielle la situation de ce gisement dont ‘l’autorisation accordée aux Chinois a respecté toutes les exigences de la loi et des règlements et sans aucune contrepartie telle la construction de la route de la francophonie vers Ivato comme l’affirment les rumeurs’. Celles-là mêmes qui risquent pourtant de reprendre de plus belles avec la reprise de la construction de cette route laquelle est réalisée par les Chinois à moins que le président de la République ait convaincu l’opinion.

         En véritable avocat de la Chine, le chef de l’Etat a cherché à réhabiliter les opérateurs chinois qui sont accusés de tous les maux. « Ce sont des investisseurs comme les autres. Ils cherchent leurs profits mais c’est à nous de préserver nos propres intérêts au bénéfice du pays et du grand nombre », a-t-il déclaré en ajoutant qu’il a discuté avec son homologue chinois, lors de son dernier voyage en Chine, « de la nécessité pour les entreprises et opérateurs chinois de respecter scrupuleusement la loi ».

       « C’aurait été beaucoup plus percutant si le président de la République s’est décidé à dire aux 24 millions de Malgaches qu’on ne peut pas s’en sortir sans les aides extérieures et les investissements étrangers », font remarquer certains observateurs. Il faut le dire : aucun dirigeant politique n’ose expliquer à la population que sans le capital, Madagascar et ses immenses ressources continueront de rester au stade de potentialité sans aucun bénéfice pour la population. Le regain de nationalisme primaire prôné par des personnalités en mal de bataille n’encourage certainement pas Hery Rajaonarimampianina à tenir ce discours d’autant que certains parlent déjà de braderie de la patrie.

       En tout cas, cette lacune mais aussi l’absence de réponse à l’appel de plain-pied fait à Hery Rajaonarimampianan dès son élection en 2014 gênent terriblement ce dernier dans sa volonté de se tourner enfin vers la Chine. Après avoir reçu un don royal de 10 millions de dollars sans aucune contrepartie, le nouveau régime s’est empressé de courir à Washington plutôt qu’à Pékin qui déverse des dizaines de milliards de dollars en Afrique sans que Madagascar ait bénéficié. Notre président de la République l’a évoqué, vendredi, en annonçant des projets aussi importants comme la construction d’une autoroute reliant Antananarivo-Toamasina. Lors du voyage en Chine, il a été également signé des protocoles d’accord pour la construction d’une zone spéciale économique et d’un grand port sur la baie de Narinda. Tout cela entre dans le cadre de la politique de « la route de la soie » à travers laquelle la Chine entend conquérir le monde en travaillant avec les pays de passage dont Madagascar avec qui la construction d’une autoroute sur le grand port faciliterait l’approvisionnement en provenance de la Chine des matières et des machines mais aussi des produits semi-finis dans la zone économique spéciale d’où la production serait réexportée par l’intermédiaire de la baie de Narinda pour bénéficier des avantages douaniers que l’Union européenne et les Etat-Unis accordent à Madagascar.

         Ce vaste programme qui bénéficierait à Madagascar en matière d’emplois d’abord et sur le plan des infrastructures ensuite, dépendrait cependant de la volonté réelle et franche du régime en place avec ce que cela suppose de communication.

           Il faudrait, en effet, convaincre la population malgache sur les immenses opportunités que peut offrir la coopération chinoise qui ne peut pas souffrir éternellement d’une mauvaise image. A preuve, la réussite de la société Bao Lai dont une politique commerciale offensive et une puissante communication ont fait d’elle un des leaders du marché en appareils électroménagers, sonorisation et petit éclairage solaire, avec pourtant des produits exclusivement fournis par des fabricants chinois.

         Non moins difficile à faire, l’acceptation par les puissances occidentales, la France et les Etats-Unis notamment, de la décision de Madagascar de tirer aussi profit des immenses possibilités de la République Populaire de Chine. Déjà la France voit d’un mauvais œil l’offensive chinoise en Afrique de l’ouest et de plus en plus sur le reste du contionent, et les Etats-Unis demeurent farouchement opposés à l’Asian Infrestructure Investment Bank (AIIS) qui a été créée par la Chine en 2014. Initiée pour dépasser les conditions jugées trop contraignantes de la Banque mondiale et le FMI au sein desquels la Chine ne dispose par ailleurs que d’une petite quote-part, cette banque vient de s’agrandir avec l’adhésion d’un nouveau membre : Madagascar.

       Les observateurs se demandent alors si le régime Rajaonarimampianina est vraiment convaincu de la nécessité de se tourner pour de bon vers cette partie du monde et ses puissances (Chine, Inde, les dragons du sud-est, Japon) qui réalisent l’essentiel de la croissance mondiale, disposent des capitaux pour les investissements et d’où sont originaires les ancêtres d’une partie importante de la population malgache avec ce que cela suppose de communauté de culture qui devrait faciliter les relations. Ou ne serait-ce qu’un moyen de se soustraire des exigences des Institutions de Bretton Woods qui par exemple limitent les subventions sans lesquelles le délestage subsistera, obligent le gouvernement à régler les dettes d’Air Madagascar et surtout surveillent de très près la gestion du budget de l’Etat ?

     Toujours est-il que l’histoire a montré que toute tentative de rapprochement direct avec la Chine a été fatal pour le régime en place. C’était moins visible sous Albert Zafy dont l’escroquerie de Flamco a empêché de pousser les financements dits parallèles qui sont en fait de la même nature que les capitaux grâce auxquels la Chine et les pays du sud-est asiatique ont connu un boom économique. C’était flagrant sous Marc Ravalomanana dont la gestion catastrophique était sévèrement critiquée par les bailleurs de fonds traditionnels. Ces expériences expliquent-ils la timide communication de Hery Rajaonarimampianina sur la Chine ?

Salomon Ravelontsalama

      

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