Publié le 07 mai 2019
Un évènement historique lourd de symbole
Le 15 Avril en fin d’après-midi la Cathédrale Notre Dame de Paris s’est embrasée sous les flammes. Transmise par les chaînes de télévision du monde entier, la destruction par le feu de cettemajestueusearchitecture gothique a été vécue par les historiens, les amateurs de beaux-arts et les catholiques comme un drame personnel. La France, fille aînée de l’Eglise, voit brûler un de ses monuments les plus sacrés. Au milieu d’une foule de bâtiments profanes qui l’entourent dans l’île de la Cité,la prise de vue en contre-plongée de l’incendie, donne l’impression de voir une sainte envoyée au bûcher. Ce n’est pas Jeanne d’Arc sous le régime de l’inquisition mais Notre Dame pendant le règne de la mondialisation. Tout un symbole au moment où la crise des gilets jaunes démontre un profond malaise social en France.
Au-delà du livre de Victor Hugo qui l’a rendue encore plus célèbre, de sa position au cœur de Paris qui en fait un des sites touristiques les plus visités au monde, Notre Dame est le symbole à la fois, du savoir-faire des Compagnons français, de l’Histoire de France, et de la grandeur de l’Eglise. Avec cet incendie,la tragédie de la France moderne se met en scène : déchristianisation, perte de souveraineté, dévalorisation d’un savoir-faire millénaire. Les médias contemporains, en mal d’instantané et de sensation, ne relateront pas ces pertes inestimables car au siècle de l’ordre financier mondial ce n’est pas vendeur. Or on touche ici à la fondation d’une grande nation que les malgaches devront étudier s’il existe encorel’espoir de connaître un jour, un temps de prospérité et de paix.
Notre Dame, un chef d’œuvre de l’architecture gothique construit par des corps de métiers millénaires
La cathédrale a été construite sur deux siècles de 1163jusqu’au milieu du XIVème. Le but recherché par le commanditaire (l’évêque qu’on appelait aussi le maître d’ouvrage) et le réalisateur (le maître maçon qu’on appelait le maître d’œuvre) était de créer un lieu « qui ressemble au ciel » pour adorer le Christ. Il faut de la hauteur, de la lumière et de la beauté. C’est pourquoi elle possède des dimensions exceptionnelles pour l’époque : hauteur 69m, longueur 127m, largeur 48m, 113 fenêtres avec vitraux et 3 rosaces de 13m de diamètre, tout ceci dans le respect de la Divine Proportion et du Nombre d’Or.
Les noms des bâtisseurs de Cathédrales ne sont pas connus car c’est une œuvre collective animée par le sens du devoir, c’est pourquoi on les nomme les Compagnons du Devoir. Plusieurs corps de métiers et artisans y ont apporté leur savoir-faire : les maçons, les tailleurs de pierre, les charpentiers, les couvreurs, les verriers et les peintres. Sous la tutelle d’un maître, la formation durait au minimum six années au cours desquelles les apprentis devaient faire le tour de France et parfois de l’Europe pour maîtriser les différentes techniques et les différents matériaux. Au-delà de l’acquisition de la connaissance technologique, le parcours forgeait le caractère et l’esprit dans le but de se rapprocher du Christ, le charpentier modèle. Grâce à ce modèle de formation par initiation à un métier, le Moyen Âge a créé en France un corps de métier de grande qualité reconnu dans le monde entier.
Malheureusement les méthodes d’enseignement modernes menacent dangereusement la maîtrise technique de l’homme sur la matière. D’abord l’enseignement professionnel est déconsidéré si bien que les étudiants brillants s’orientent vers des filières universitaires, laissant l’apprentissage manuel aux élèves en situation d’échec scolaire. Un tel paradigme ne peut que conduire à la disparition des métiers par manque de vocation. Ensuite l’automatisation de plus en plus développée pour des raisons de compétitivité, transfert de savoir vers des robots programmés, ne laissant que des tâches de surveillance à l’homme. Enfin la production de masse par les grandes industries diminue considérablement le coût de production et concurrence le métier d’artisan qui tend à disparaitre. Ainsi, la disparition de la charpente de Notre Dame reflète le drame de la perte de la connaissance.
Notre Dame, témoin de la souveraineté de la France
Le 1er Novembre 1179, quand Philippe Auguste est sacré roi à la cathédrale de Reims, la Cathédrale Notre Dame a 16 ans et le roi 13 ans. A son époque la dynastie des capétiens avait très peu de territoire en France. La moitié de la France actuelle était une possession de Jean sans Terre roi d’Angleterre. Le reste est partagé entre les possessions de Philippe Auguste au Nord et des puissants barons au sud. En 1214, Jean sans terre s’est allié avec Otto IV souverain du Saint Empire Romain Germanique pour attaquer le roi de France et se partager le domaine royal. Devant cette menace et pour garder leurs terres, les communes (équivalent du Fokontany à l’époque) se sont soulevées et ont rejoint les troupes du roi à Bovine, lui permettant de gagner la guerre face aux deux grandes puissances de l’Europe.
On peut dater l’invention de la nation et de l’Etat français à cette date pour trois raisons. D’abord le domaine royal s’est considérablement agrandi approchant la France d’aujourd’hui. Ensuite les seigneurs féodaux ont prêté allégeance au roi étendant son autorité sur tout le peuple français. Enfin l’armée royale a été renforcée par une justice et une administration royale des impôts et des domaines pour asseoir la souveraineté de l’Etat sur l’ensemble du territoire. Il est important de noter, pour servir de modèle à Madagascar, que tous ces gains ont été obtenus grâce à la bataille de Bovine, gagnée par le soulèvement des Fokonolona (les milices communales) pour défendre leur patrie.
Presque mille ans après, que voit-on ? La France a transféré une grande partie de sa souveraineté économique à l’Union Européenne, dominée par l’Allemagne, pour bénéficier du grand marché européen. Certes les avantages sont nombreux dans un marché commun mais elle perd les instruments monétaire et budgétaire qui sont les principaux pouvoirs régaliens de l’Etat pour retrouver la croissance. De plus, la souveraineté diplomatique et militaire de la France est sous la tutelle de l’Alliance atlantique (OTAN) dominée par les puissances anglo-saxonnes. Là aussi, une forte alliance occidentale garantit la sécurité commune, mais la France n’a-t-elle plus les moyens d’avoir une politique d’équilibre indépendante, comme au temps du Général de Gaulle et qui a fait son prestige ? Dans ce contexte, les gilets jaunes paraissent incarner les descendants des milices communales, cette fois impuissantes pour sauver le pouvoir d’achat et la souveraineté nationale en péril.
Notre Dame, symbole de la France chrétienne
Le portail méridional de la Cathédrale porte l’inscription suivante : « Au moment de la mort de Philippe Auguste en 1223, le portail était déjà achevé jusqu’à la base de la galerie qui réunit les deux tours. Au commencement du règne de Saint Louis, les deux tours étaient élevés et la cathédrale était achevée ». Saint Louis fût un roi particulièrement pieux. Il est canonisé en 1297 par l’Eglise catholique. Son règne porte la marque de la justice, de la compassion envers les pauvres et du dévouement envers Dieu. Fervent croyant, il a porté le message du Christ sur l’ensemble du royaume et a acheté auprès du souverain de Constantinople la couronne d’épine du Christ avec la moitié du budget de l’Etat pour la protéger (conservée aujourd’hui dans la Cathédrale de Notre Dame de Paris).
Il a laissé un testament à son fils qui constitue une leçon d’éthique pour toute personne voulant endosser la charge de chef d’Etat. Voici un extrait «Cher fils, s’il advient que tu deviennes roi, prends soin d’avoir les qualités qui appartiennent aux rois, c’est-à-dire que tu sois si juste que quoi qu’il arrive tu ne t’écartes de la justice. Et s’il advient qu’il y ait querelle entre un pauvre et un riche, soutiens de préférence le pauvre contre le riche jusqu’à ce que tu saches la vérité, et quand tu la connaîtras, fais justice. »
Aujourd’hui sous l’effet de la mondialisation et du libéralisme il apparaît que l’écart entre les riches et les pauvres grandit de plus en plus. 26 personnes les plus riches possèdent autant que la moitié de la population mondiale la plus pauvre soit 3,8 milliards de personnes. Aussi injuste que cela paraisse, cette tendance menace la France où le chômage touche un français sur dix tandis que les milliardaires, grands bénéficiaires de la mondialisation, augmentent leurs patrimoines de plusieurs milliards chaque année. La spécificité de la Grande Nation et le modèle social français tant envié n’existent plus : disparition galopante des services publics dans les communes, manque de budget dans les hôpitaux, augmentation de l’impôt pour les classes moyennes, etc. Liberté, égalité, fraternité cette belle devise semble s’écrouler avec la flèche de Notre Dame.
Quelle leçon pour Madagascar ?
L’incendie de Notre Dame symbolise la fin d’un temps pour la France, celui d’un certain savoir-faire, de la souveraineté et de la charité chrétienne. Pour Madagascar cette triste réalité dure depuis trop longtemps. Mais si les malgaches savent prendre les bons exemples de jadis, à savoir la mise en place d’un bon système éducatif orienté sur les métiers, la défense du territoire par les Fokonolona, l’assistance aux pauvres par la pratique de l’entre-aide, alors il est possible que l’on connaisse à notre tour, le beau, le bien et le vrai comme au temps des bâtisseurs de Cathédrales.
Falihery Ramakavelo, Antananarivo le 01/05/2019