Publié le 30 septembre 2021
152 millions d’euros pour un transport urbain qui ne touche que 1,3% de la population du Grand Tana ? Est-ce vraiment ce que demande le peuple ? Et si le peuple s’exprimait par des pétitions d’ici le 19 Octobre 2021, date de la soumission de ce projet au Parlement ? Si le peuple se mettait à dire NON ? Le Parlement parlera-t-il au nom de la population (solombavam-bahoaka) ou se soumettra-t-il à la Présidence ?
Ces derniers jours ne sont pas avares de faits, passant des frasques* aux esclandres**. Mais l’information qui laisse pantois est bien ce projet de téléphérique pour Antananarivo qui a bénéficié d’un financement de 152 millions d’euros de la part de la France. Les protocoles d’accord ont été signés par Rindra Rabarinirinarison, ministre de l’Économie et des finances, le lundi 20 Septembre 2021.
En quoi consiste ce projet ? Il s’agit de la construction de deux lignes téléphériques dans le cadre du développement des transports urbains afin de désengorger la circulation, les bouchons et réduire la pollution à Antananarivo.
Seulement 1,3% des habitants du Grand Tana
Le Président Andry Rajoelina, lors de son allocution à Ivato le lundi 27 Septembre 2021, a donné les chiffres suivants. Population du Grand Tana : 3 millions d’habitants. Antananarivo intra-muros : 1,5 millions. Nombre de passagers par jour des téléphériques : 40.000. Le calcul est vite fait : les téléphériques bénéficieront à 40.000 personnes sur 3.000.000, soit 1,3% des habitants du Grand Tana.
Les 2 lignes retenues soulageront-elles effectivement les bouchons comme ceux de Tanjombato ou d’Ampasika vers Itaosy pour ne citer que ceux-là ? Pourquoi la ligne « orange » va-t-elle spécifiquement d’Ambohijatovo vers Ambatobe ? Pourquoi le lycée français est-il cité en particulier ? Pourquoi déclarer que le trajet durera 13 minutes ? Car si la totalité des 2 lignes était de 12 kms et que la ligne orange au minimum aura une longueur de 6 kms, cela donnera une allure de 27 km/h sans arrêt, sans décompte du temps de desserte des stations.
Au-dessus du pouvoir d’achat
Le ticket des transports par câbles téléphériques sera évalué entre 3000 et 4000 ariary, selon Gérard Andriamanohisoa, secrétaire d’Etat chargé des nouvelles villes et de l’habitat. Pour un aller-retour, cela fera 6000 à 8000 ariary par passager, par jour. Soit 4 euros par personne dans un pays où 75 % de la population vivaient toujours sous le seuil international de pauvreté de 1,90 dollar par jour en 2019, selon la Banque Mondiale. Cette solution urbaine est-elle destinée uniquement à une CSP+ ***?
Soulager les embouteillages par un transport urbain au-dessus du pouvoir d’achat, est-ce vraiment cela que demande le peuple, dont une très grande majorité ne possède pas une voiture ? Est-ce que c’est pour cela que le pays va s’endetter à hauteur de 152 millions d’euros au moment même où les voix de détresse s’élèvent de toutes parts pour manque de financement : à commencer par les personnels administratifs et techniques de nos universités jusqu’à la compagnie nationale Air Madagascar actuellement à l’agonie?
Tana ou le National ?
D’ailleurs, en parlant de transport, qui ne nous dit pas que ce nouveau projet ira rejoindre le fiasco des choix des Airbus A340 achetés pendant la Transition ou ceux des locomotives destinées au FCE actuellement clouées en gare ? Disons les choses très clairement : comparativement aux soucis actuels d’Air Madagascar et de Tsaradia, ce projet de téléphérique n’est ni urgent, ni prioritaire. Il s’agit d’un endettement inconsidéré pour Tana au détriment du transport NATIONAL.
Le Président a posé la question : que demande le peuple ? Et si justement, on lui posait la question ? Car le peuple peut encore s’exprimer et stopper ce projet par voie légale, parlementaire pour être précis.
Responsabilité citoyenne
Rappelons que Andry Nirina Rajoelina a été élu avec 2 586 938 voix, soit 10% de la population malagasy, estimée actuellement à 26 millions d’habitants. Andry Rajoelina est le Président élu et lance des projets, c’est son droit. Mais la population peut également exprimer son opinion. La société civile peut lancer une interpellation dans le cadre d’une démarche de démocratie participative. La presse a le devoir d’éclairer et de véhiculer les avis de la population. Le peuple peut se tourner vers les institutions, en particulier, l’Assemblée Nationale et la Médiature de la République.
Il ne s’agit pas de descendre dans la rue mais à l’ère des réseaux sociaux, le moyen le plus efficace serait l’expression à travers des pétitions en ligne. Si des internautes de par le monde, en partant de Madagascar, se joignent à dire non à ce projet de téléphérique, tel qu’il est présenté et financé actuellement, une pression est alors possible pour demander au Parlement (Assemblée Nationale et Sénat) de ne pas ratifier le protocole d’accord signé le 20 septembre.
Interpeller le Parlement
Cela ne s’est pas encore produit dans l’Histoire de notre démocratie, mais cela est tout à fait envisageable. Cela est courant pour les citoyens des démocraties occidentales. Si les citoyens de toutes les régions s’expriment par un sondage FaceBook ou par une pétition en ligne, si chacun contacte son député pour exprimer son avis, si les particuliers s’expriment par la presse, les radios nationales et régionales, si les membres de paroisse ou d’église se mobilisent et élèvent la voix par le biais des organisations laïques écoutées par le FFKM. Si les universitaires et les partis politiques prennent position. Alors, la décision finale se retrouvera aux mains des députés et des sénateurs qui se réuniront en session le 3ème mardi du mois d’Octobre, soit le 19 Octobre prochain.
Les parlementaires seront en droit de ratifier ou non les protocoles d’accord pour l’endettement du pays de 152 millions d’euros. Ils auront sur leur conscience le choix entre suivre les directives présidentielles ou entendre la voix du peuple et considérer l’intérêt national. Mais le peuple s’exprimera-t-il ? Qui ira mener la prise de conscience ? Qui initiera un ralliement salutaire dans le cadre tout simplement démocratique d’exprimer son opinion et dire non à un projet inconsidéré ? Qui déclenchera un mouvement qui ne peut être que collectif pour réussir ? Que demande le peuple ? Au peuple de s’exprimer. Et ce, avant le 19 Octobre.
*Frasque : Écart de conduite.
**Esclandre : Manifestation orale, bruyante et scandaleuse, contre quelqu’un ou quelque chose.
***CSP + = catégories socio-professionnelles supérieures, disposant d’un pouvoir d’achat plus élevé que la moyenne.
Philippe RAJAONA