REGARDS CROISES: La politique du « gagnant-gagnant » est-elle aussi de mise pour le Ministère auprès de la présidence en charge de l’agriculture et de l’élevage ?

Il est à rappeler que  ce ministère a pour mission de : – Participer à la sécurité alimentaire et le respect des normes et de la qualité des produits agricoles ; – Améliorer les revenus des producteurs agricoles ; – Procurer des emplois à la population rurale ; – Approvisionner en matières premières une agro-industrie prospère ; – Contribuer à l’amélioration de la balance commerciale ; – Léguer aux générations futures un capital fructueux eau-sol-biodiversité.

Il est à rappeler les ambitions et les priorités affichées : – augmenter la production pour satisfaire les besoins nationaux et ceux des îles voisines ; – devenir le grenier alimentaire de l’Océan Indien qui passe par l’intensification de la production à travers des projets d’appui aux petits agriculteurs et des projets d’agrobusiness.

En résumé, dans le cadre de ces missions et pour la cohérence du choix politique déclamé (tendre au plus près aux  ODD), le Ministère auprès de la présidence en charge de l’agriculture et de l’élevage se doit de représenter, défendre et faire valoir les intérêts et droits des paysans sur tous les aspects.

Il est indéniable que le gouvernement ne ménage pas ces efforts en représentations à l’extérieur, en multipliant les études et les rapports des experts, en multipliant les projets pour s’octroyer des fonds des organismes internationaux et des ONG, en lançant des « invitations VIP  »   aux investisseurs et aux bailleurs privés, en multipliant les partenariats… Le peuple malgache, il est vrai,  est par nature hospitalier ! « gagnant- gagnant » pour qui ? …

Sachant qu’au titre de l’année 2017, « l’intégration d’un Cadre de Dépenses à Moyen Terme (CDMT) dans la Loi de Finances a été initiée pour six Ministères pilotes (Education Nationale, Santé, Agriculture, Finances et Budget, Fonction Publique, Travaux Publics), afin d’avoir la traçabilité des actions de développement telle que souhaitée ».

Sachant que Madagascar s’est doté d’une part d’un Programme national d’investissement agricole, élevage et de pêche (Pniaep) et prévoit de créer deux millions d’hectares de zones d’investissements agricoles  en 10 ans et du Programme national foncier (Pnf), d’autre part. Ainsi dans 10 ans, 5 millions d’ha seront exploitées et Madagascar, à ce rythme,  15 décennies seront nécessaires pour finir d’exploiter les 30 millions d’ha restantes de terres potentiellement cultivables. 

Par ailleurs, il semblerait que ce programme a été mis en place pour atteindre l’objectif d’être le grenier de l’Afrique australe. Pour ce faire,  la politique gouvernementale a mis en place « les latifundia » c’est à dire des exploitations agricoles pratiquant l’agriculture extensive. Ce sont pourtant là les caractéristiques des économies peu développées. Nous sommes donc à des années -lumière des ODD, dans la mesure où la propriété foncière concentrée nécessite généralement l’emploi de « journaliers » (payés à 5 000 ariary la journée avec la possibilité d’orpailler, un cadeau « royal » pour arrondir la paie). Cette forme d’exploitation n’a cependant jamais sortie et ne sortira jamais « ces journaliers » de la pauvreté et de la précarité. Par ailleurs, ce type d’exploitation est traditionnellement source d’instabilité sociale, puisqu’il est associé à la présence d’une grande quantité de paysans sans terres. Est-ce une réelle politique publique de sortie de la spirale de pauvreté, l’objectif affiché global de ces deux Programmes cependant étant de réduire le taux de pauvreté de la population, réduire le pourcentage de population vivant en dessous du seuil de 1,25 dollars par jour en passant de 82% à 20% en 2025 ? Est-ce une réelle politique publique de stabilité ? Mais il est à parier cependant que  les investissements privés vont progresser d’une manière exponentielle et n’attendront pas 2025 pour être rentabilisés au-delà des 50% de la mise initiale investie.

Parce que le Président de la République de Madagascar a réaffirmé lors de la Conférence des bailleurs et des investisseurs en décembre 2016 que « la Grande île vise à accroître significativement la production agricole tant à vocation alimentaire que commerciale et de faire ainsi de ce pays le grenier alimentaire de l’Océan Indien. Et ce, sans oublier l’opportunité qu’offre le marché de la Région orientale et australe de l’Afrique ».

Sachant que l’agriculture,  la priorité économique à Madagascar, a également été identifiée par la Stratégie Nationale de la Recherche comme une priorité de la Recherche Scientifique. Dans ce sens un plan directeur de la recherche 2015-2019 de la recherche sur l’agriculture, la sécurité alimentaire et nutritionnelle a été élaboré ; et que ce plan directeur se doit d’être « un document de référence pour les chercheurs, enseignants, les décideurs, les acteurs de développement, le public, pour le développement agricole, la sécurité alimentaire et nutritionnelle à Madagascar ».

Sachant que le peuple malgache attend des mesures de gouvernance pour que l’Etat gère mieux l’argent qu’il a déjà « en caisse » de manière à aider véritablement et globalement les gens au niveau du territoire.   

Sachant que la contribution du secteur agricole au PIB malgache : à hauteur de près de 30% (43% en intégrant les industries agroalimentaires), et sur l’emploi  en % de la population active : 80%.

Sachant que la croissance démographique est de l’ordre de 2,8% par an.

Sachant que l’agriculture malgache bénéficie a priori d’une opportunité sans précédent de faire du riz et des exportations rizicoles un puissant levier de développement, dixit tous « les experts ».

Sachant que l’accès aux marchés locaux comme « internationaux » est une autre des conditions de la croissance agricole malgache.

Sachant que la lutte contre la vulnérabilité alimentaire est loin d’être définitivement gagnée, que le problème de la durabilité des modes de production agricole reste aigu, que l’agriculture malgache reste enlisée dans le cercle vicieux de pauvreté rurale et de dégradation des ressources naturelles.

Sachant que la semaine de l’agriculture familiale organisée à Madagascar en octobre  2014 a permis de porter cette analyse : le concept d’agriculture familiale est encore peu utilisé, aussi bien par la recherche agronomique et le développement rural que par les politiques. Cette notion permet pourtant d’appréhender la production agricole selon une approche large et systémique en rapport avec la multifonctionnalité et les différentes activités qui caractérisent les unités socioéconomiques engagées dans ces activités. Ces éléments entrent en résonnance avec les objectifs de développement durable et de sécurité alimentaire qui structurent les politiques publiques.

Sachant que des collectifs et autres organisations de la société civile, pour ne citer que Tany, ont poussé des cris d’alerte pour dénoncer « la tendance des dirigeants et décideurs à Madagascar à sacrifier l’avenir de la majorité des Malgaches pour faire plaisir aux investisseurs étrangers ». Les différents impacts et bénéfices pour les petits exploitants malgaches méritent davantage d’études et d’éclaircissements ; puisque la valeur médiane de la production agricole pour les ménages ruraux agricoles se situe entre 180.000 ariary pour le quintile le plus pauvre et environ 480.000 ariary pour le quintile le plus riche ; c’est-à-dire presque le triple.  La valeur  médiane de la production s’accroît presque d’une manière monotonique à travers les différents quintiles de pauvreté.

Sachant que les politiques agricoles ont tendance à être modifiées au rythme des changements de dirigeants politiques (l’histoire nous en apporte l’illustration). Et, pour porter ne serait-ce que  le programme national d’investissement agricole (création de deux millions d’hectare de Zia), initié en 2016 et planifié sur 10 ans, …   le Président de la République se verra dans l’obligation de recourir aux articles 161 et 162 de la Constitution, « cas de nécessité impérieuse » pour réviser la Constitution en son Article 45, « le mandat de cinq ans renouvelable une seule fois », pour porter à terme son projet présidentielle. Oui, sortir les paysans malgaches de la pauvreté et l’insécurité permanente relève d’une nécessité impérieuse ! Les paysans malgaches auront  ainsi patienté 5 ans au gré des programmes et projets ponctuelles, réponses aux situations d’urgence. La notion de temps est bien relative… Que représente 10 ans de plus d’attente quand on a aux trois repas  une assiette bien garnie ! Mais nous aurons la réponse à la question : « gagnant-gagnant » pour qui ? Et, à quel prix ? Au prix d’un éternel recommencement de la vie politique à Madagascar ;  « J’y suis, j’y reste », le reste n’est que verbiage.

Nancy Razanatseheno