Politique et développement: « Grave perte du sens de l’intérêt général »
Le constat est de Jean-Jacques Rakotoarison, enseignant-chercheur en éthique politique à l’université de Toamasina et formateur africain en droits de l’homme. Il constate que ce problème s’observe dans tous les secteurs et à tous les niveaux. Il en est ainsi de la décentralisation. A son avis, les députés devraient défendre l’intérêt du peuple avant toute chose, mais ils n’hésitent pas à voter des lois de finances qui ne prennent pas en compte l’intérêt général. Cet intérêt devrait se matérialiser par l’instauration de la décentralisation et donc par la dotation en budget et non de subvention des communes. Ce budget devrait être accompagné de formation et de contrôle strict sur son utilisation. Pour notre interlocuteur, le financement qui passe par le district devrait revenir aux communes. Les parlementaires ne se soucient pas de ces questions. Pour la loi de règlement 2014, ils ont voté le projet de loi sans aucune modification. Or, la cour des comptes était claire sur des dysfonctionnements, des dépassements de crédits, des détournements de deniers publics etc. L’enseignant-chercheur parle ainsi d’une complicité des parlementaires dans la mauvaise gouvernance des finances publiques.
Concernant la lutte anticorruption, il remarque que les systèmes dédiés ne s’attaquent pas à la source de la corruption. Il loue toutefois les efforts du Bureau indépendant anticorruption (Bianco). Mais il pense que c’est tout le système concerné dont la justice, qui devrait travailler sur ce problème. Sans cela, l’impunité continue à régner. Il n’y a qu’à prendre le trafic de bois de rose à Singapour. Qui sont les autorités impliquées et pourquoi ne sont-elles pas inquiétées ? Ces marchandises n’auraient pas pu sortir du territoire de Madagascar sans les autorisations diverses. Ce qui suppose l’implication de responsables étatiques. Mais ils demeurent impunis. Voilà pourquoi le pays est assis sur d’importantes richesses mais classé parmi les plus pauvres au monde. Ces richesses vont dans certaines poches. Pire, leur exploitation illégale laissera aux générations futures un Madagascar désertique. Même les communes et régions riches en ressources naturelles n’en jouissent pas. Notre interlocuteur prend pour exemple la RN5 qui relie Mananara à Maroantsetra. D’importantes cargaisons de bois de rose étaient sorties de ces districts mais la RN5 est toujours dans un état lamentable.
Ihorombe et le Melaky regorgent aussi de pierres précieuses mais la population n’en bénéficie pas. Le Melaky demeure l’une des régions les plus enclavées du pays. « Le projet d’autoroute Tanà-Toamasina est un beau projet, souligne notre interlocuteur. Mais qu’en est-il de la connexion routière, rien que pour relier les communes aux chefs-lieux de province et de région ? Il faut réviser les priorités de l’Etat ». Et lui de continuer : « Il ne faut pas attendre les bailleurs de fonds pour construire le pays. Ils donnent seulement un coup de pouce. D’ailleurs, si l’Etat de non droit et la corruption continuent, ils ne débourseront pas des aides conséquentes. Nous avons, en fait, besoin de patriotisme politique, économique et culturel. Madagascar est pauvre en hommes honnêtes pour le développer. Mais il n’est pas tard pour tout un chacun et pour toutes les entités publiques, politiques et civiles de prendre les décisions qui s’imposent ». Parmi ces décisions, il cite la nécessité d’appliquer la loi, au lieu d’en chercher des interprétations au détriment de l’intérêt général. Il en est ainsi de la création de l’opposition, du mandat électif impératif des députés les interdisant de changer de parti politique… Mais ces dispositions stipulées dans la Constitution ne sont pas respectées. La HCC trouve toujours des issues pour ne pas les appliquer. Bref, l’Etat de droit perd de sa valeur pour ne pas dire qu’il n’existe pas.
Recueillis par Fanjanarivo