Publié le 14 octobre 2020
Depuis les temps bibliques, la destinée de celui qui allait devenir le premier responsable de son pays faisait toujours partie des évènements les plus inattendus. Prenons le cas le plus significatif : celui de David, ce berger qui après avoir affronté Goliath, est sacré roi d’Israël et sera le fondateur d’une lignée royale qui se perpétuera tout au long de l’histoire de la nation juive. Il ne sera pas le seul à connaître un destin exceptionnel de ce genre. Tout au long de l’histoire du monde des hommes exceptionnels connaîtront ce genre de sort inimaginable. Plus près de nous, il y avait le général de Gaulle qui, en sauvant la France de l’envahisseur nazi à partir de son exil et l’Appel du 18 Juin 1944, permettra à son pays pourtant occupé, le droit de s’asseoir face aux émissaires des envahisseurs lors de la capitulation du régime hitlérien, le 7 mai 1945 à 2 h 41.
Dans une salle du « Collège technique et moderne » de Reims (actuel musée de la Reddition) qui était alors occupée par l’état-major du général Eisenhower, est signée la reddition sans condition des forces armées allemandes par Alfred Jodl, au nom du Haut Commandement des forces armées. Le document est signé par le général Walter B. Smith, chef d’état-major du général Eisenhower au nom des Alliés occidentaux. Le général français François Sevez, convoqué in extremis, est invité à le contresigner comme témoin en tant que chef d’état-major du général de Gaulle. Voilà une précision très lourde de sens du point de vue de la géopolitique de l’époque. Sur le continent à côté, Nelson Mandela, après avoir été le héros de la lutte contre le régime raciste de l’Afrique du Sud, sera considéré comme l’homme phare de la lutte anticolonialiste au même titre que Ho-Chi min et Mao-Tse-Toung en Asie. Toutes proportions gardées, l’homme d’Etat à qui l’actuel jeune Président de la République de Madagascar rendra hommage en venant en pèlerinage au village natal du bouvier d’Anahidrano qui deviendra le premier Président de la République d’un pays indépendant, n’a pas eu l’itinéraire héroïque des personnages cités. Né dans une famille aisée d’éleveurs de bœufs, de l’ethnie Tsimihety (ethnie côtière), de confession catholique, il devient orphelin de père à 11 ans. Pendant 12 ans, il enseigne à Madagascar où par une formation permanente, il devient professeur-assistant. En 1943, il adhère au Syndicat professionnel des instituteurs, puis en 1944, à la CGT (à l’époque Madagascar, colonie française…) En janvier 1946, il entre aux Groupes d’études communistes (GEC) de Madagascar dont il devient le trésorier. Il est admis à l’école normale primaire d’instituteurs de Montpellier dont il sort 4 ans plus tard avec le diplôme d’instituteur du cadre métropolitain. Pendant son séjour en France, il tente de regrouper les étudiants et intellectuels malgaches de la côte qui sont minoritaires face aux Mérinas. Revenu à Tananarive, il est affecté comme professeur dans l’enseignement technique où il enseigne le français et les mathématiques. Pendant son séjour en France, en 1947, Madagascar connaît une révolte qui sera durement réprimée par l’armée française.
Pourtant, l’instituteur qui avait embrassé la carrière politique après les années de braises de lutte nationaliste héroïque de 1947, a su mettre de son côté tous les atouts tactiques pour amener les autorités de l’administration coloniale à faciliter la tâche aux éléments patriotiques agissant dans le but sacré d’aboutir à la reconnaissance de la souveraineté de Madagascar. Sur ce point, les archives sont unanimes pour rapporter qu’«En 1952, il est élu conseiller provincial à Majunga, puis il devient président de l’Assemblée provinciale et est élu conseiller de l’Assemblée représentative mise en place par le gouvernement français. Tsiranana tente d’unir politiquement les différentes ethnies de l’île. En 1951, soupçonné d’être un pro-communiste, il échoue dans sa tentative d’être candidat à la députation, puis en 1952, à un siège de sénateur de l’Union française.
En 1955, Tsiranana adhère au parti socialiste SFIO. En 1956, il est élu député à la Chambre des députés siégeant à Paris. En décembre 1956, il fonde le Parti social-démocrate (PSD) qui se développe rapidement. Ce nouveau parti, associé à la SFIO, représente les notables ruraux côtiers, les fonctionnaires et les partisans de l’indépendance anticommunistes. Il est soutenu par l’administration coloniale.
Dans le cadre de la loi-cadre votée en juin 1956 (gouvernement Guy Mollet) Tsiranana à la tête d’une coalition politique, est nommé vice-président, puis en août 1958, président du conseil de gouvernement malgache. Pendant son mandat de député, il favorise les intérêts des habitants de sa circonscription et entre en conflit avec le parti communiste français qui lui reproche son clientélisme et sa modération face à la colonisation française. Quand en 1958, le général De Gaulle, alors président du conseil des ministres français, propose une nouvelle constitution créant la Communauté française, et organise un référendum sur le sujet, Tsiranana appelle à voter « oui » au projet. Dans le cadre ainsi défini, le 1er mai 1959, il est élu à l’unanimité président de la République malgache. En juin 1960, la République malgache devient totalement indépendante de la République française. Philibert Tsiranana sera élu président trois fois (1959, 1965 et 1972). Selon la constitution malgache, il est en même temps le chef du gouvernement… Durant cette longévité politique justifiée par ses choix en faveur du développement de son pays, l’ancien bouvier venu d’Ambarikorano s’est toujours efforcé de militer pour une politique de développement « au ras du sol ». Il est l’inoubliable bâtisseur qui a priorisé l’amélioration des infrastructures routières reliant les grandes villes des 6 provinces et la dotation d’un habitat décent pour la population (création des cités de 67Ha, d’Ampefiloha, d’Ambohipo et jusque dans les chefs-lieux des provinces. Les formations des futurs cadres de l’Education Nationale en général, ont permis de doter le pays d’un système d’enseignement de base dont les résultats pourvoiront à la mise en place d’un personnel efficace jusqu’au jour où les démons de la révolte des militaires mettront fin au pouvoir d’un Chef d’Etat affaibli par son état de santé et la lutte intestine pour la relève au sein de son parti. La grande leçon laissée par ce grand homme est contenu dans un passage prophétique de son discours fait longtemps avant les émeutes de Mai 72. « Un jour nous aurons des ingénieurs, des professeurs et cadres de haut niveau… Mais si on ne fait pas attention, ce pays sera dirigé un jour par une équipe de gangsters… » Au vu de ce que vit actuellement ce pays, si Andry Rajoelina ne tient pas compte de cette crainte justifiée de l’homme de « la politique du ventre », les mafias avides feront main basse sur les richesses de notre MADAGASIKARA SOA.
Noël Razafilahy